Les Pèlerins de la Croix-Belle

 Allongé sur l’épais tapis de laine, Jean-David lit et l’on n’entend rien d’autre, dans le salon ancien, que le bruit des pages tournées. Soudain, il s’appuie sur un coude et regarde le vieil homme dans le fauteuil qui fume sa pipe en silence.– Papy ?

– Oui, mon garçon ?

– Est-ce que tu crois aux miracles ?

– Si j’y crois ?

Les yeux gris dévisagent l’enfant, mais ses pensées sont bien loin de lui. Puis la main ridée invite Jean-David à venir s’asseoir tout près, contre le fauteuil.

– Écoute… Dans un petit village des Vosges…

Dans un petit village des Vosges, au bord d’un lac que le reflet des grands sapins teintait d’un vert presque noir, trois enfants réunis au pied de la fontaine, assis contre la margelle, discutaient gravement.

– J’ai entendu mes parents se parler, hier soir, disait Yvonne en secouant sa natte brune. Papa a dit : il faut croire aux miracles ! Maman pleurait. Sylvain ne peut même plus s’asseoir dans son lit.

– Oui, renchérit François, le fils du médecin du village. Papa a dit hier soir en arrivant : le petit Gentilhomme n’en a plus pour longtemps.

Tilou, le plus petit, se taisait et regardait, de l’autre côté de la place, la fenêtre de la chambre de Sylvain.

– Qu’est-ce qu’on pourrait bien faire ?, interrogeait François.

Les yeux de Tilou se détournèrent, plein de larmes, et se posèrent sur la colline, de l’autre côté du lac. En haut, au milieu des sapins, la Croix-Belle se découpait sur le ciel, aussi familière que le coq du clocher. Dans le silence, la voix de l’enfant s’éleva :

– Et si on allait à la Croix-Belle ?

Les deux grands le fixèrent avec surprise et suivirent la direction de son regard. À tant la voir, on aurait presque oublié que la Croix-Belle était un lieu de pèlerinage. Chaque année, au 15 août, on y faisait une grande procession avec des cierges protégés par une corolle en carton.

– Oui !, s’écria François. La Sainte Vierge écoute toujours la prière des enfants !

– Allons-y tout de suite, décida Tilou en se levant.

Yvonne le retint par le poignet :

– C’est beaucoup trop loin.

François se pencha vers ses compagnons :

– On se retrouve ici demain matin, le plus tôt possible. Prenez du pain et habillez-vous chaudement.

Yvonne, raisonnable, était partagée entre le désir de sauver son frère et l’inquiétude : les petites jambes de Tilou feraient-elles cette longue route ? Comme s’il lisait dans ses pensées, il affirma :

– Oui, j’arriverai jusque-là ! Je l’ai fait au début de l’été et Papa ne m’a porté que deux fois.

Le lendemain, le soleil en se levant réchauffa d’un rayon d’or trois enfants sur le sentier qui longeait le lac. Leurs pieds s’enfonçaient dans le tapis d’aiguilles de pin gorgé de rosée, leurs grosses chaussures de marche étaient déjà mouillées et le froid matinal rougissait leurs joues. Les deux grands tenaient Tilou par la main.

À midi, leurs gros pulls noués autour de la taille, transpirant et soufflant sous le soleil de juillet, ils arrivèrent au pied de la colline et s’arrêtèrent à l’ombre pour manger. Ils s’assirent sur une souche et partagèrent le pain, le lard et le fromage. Tilou, appuyé contre l’épaule d’Yvonne, dans la fraîcheur des grands sapins, fermait les yeux malgré lui. François sentait lui aussi la fatigue raidir ses muscles et il donna le signal du départ. Avec l’aide d’Yvonne, il chargea Tilou sur ses épaules, chancela un peu sous le poids de l’enfant, et les trois pèlerins se remirent en route.

Ils admirèrent le coucher de soleil qui embrasait le ciel de rouge et de violet ; mais quand il eût disparu derrière les montagnes, la forêt leur sembla noire et glacée, et les sapins prirent des formes fantastiques. Yvonne tremblait de froid et de peur.

– Es-tu sûr que c’est le bon chemin ?, demanda-t-elle à François.

En réponse, il désigna une forme blanche, à quelques pas devant eux. La fillette secoua Tilou qui se laissait traîner, accroché à sa main :

– On est arrivé, murmura-t-elle.

Ils s’arrêtèrent pour regarder la petite chapelle surmontée d’une grande croix nue. François ouvrit le portillon dans un grincement de grille rouillée. Ils traversèrent le jardin envahi d’herbes folles et de fleurs sauvages, et poussèrent avec effort la lourde porte de bois. La chapelle sentait le moisi et la cire. Le tapis d’un rouge délavé couvrait trois marches devant l’autel. Et au-dessus de l’autel, dans une niche, la Sainte Vierge les regardait en souriant, toute blanche, tenant l’Enfant Jésus contre sa joue. La lune par le trou d’un vitrail éclairait la statue comme en plein jour et les trois enfants, oubliant la faim, la fatigue et le froid, se mirent à genoux.

Sur la place du village où les hommes étaient réunis, le découragement perçait et l’angoisse était à son comble. On avait cherché partout, sans trouver aucune trace des enfants disparus ! Chacun pensait, sans oser le dire, qu’ils avaient dû tomber dans le lac. Seul Gérard, le père d’Yvonne, gardait espoir :

– Ils sont vivants, nous les trouverons !

Les autres n’osaient rien dire. Soudain, derrière eux, une petite voix claire annonça :

– Moi, je sais où ils sont !

Tous se retournèrent et ouvrirent de grands yeux. Devant eux se tenait Sylvain, dans son pyjama de malade, le visage rose, le regard vif. Gérard fit un pas vers son fils, s’arrêta et demanda d’une voix qui tremblait :

– Mais qu’est-ce que tu fais là ?

– Une dame m’a réveillé. Une jolie dame en blanc. Elle m’a dit : tes amis t’attendent à la Croix-Belle, va vite les rejoindre ! Je me suis levé et quand j’ai voulu lui dire au revoir, il n’y avait plus personne.

Il y eut des exclamations, des murmures étonnés et Gérard souleva son fils dans ses bras, le serrant avec émotion. Le père René attela sa grosse jument à la charrette et Gérard s’assit à côté de lui. Entre eux, Sylvain regardait le lac, les sapins, comme s’il les voyait pour la première fois. Il n’était pas sorti de sa chambre depuis si longtemps. Il fixa la Croix-Belle que la lune éclairait et qui semblait se rapprocher à chaque tour de roue.

Papy se tait et Jean-David, tournant la tête, voit sa grand-mère poser sur la table le plateau du goûter. Il se redresse et va chercher son bol qui fume avec une bonne odeur de chocolat.

– C’était bien, ton histoire, Papy. Mais est-ce que ça s’est vraiment passé ?

– Oui, mon petit. Il y a bien, bien longtemps.

Mamy découpe des tartines moelleuses dans une grosse brioche dorée et dit à Jean-David avec un sourire :

– Tu le connais bien, ce petit Sylvain que la Sainte Vierge a guéri.

L’enfant les regarde tour à tour et s’écrie, tout étonné :

– C’est toi, Papy ?

Il pose son bol et saute sur les genoux du vieillard :

– Est-ce que tu m’emmèneras à la Croix-Belle, Papy ? Moi aussi, j’ai des choses à dire à Marie !

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