Le Voile de Véronique

Elle dévale en courant la ruelle étroite aux pavés inégaux, bouscule un homme qui se fâche. Elle rit et secoue ses longs cheveux noirs emmêlés. Elle sort de la ville et débouche sur la colline, parmi les oliviers. Le soleil dore sa peau brune. Elle cueille quelques olives et se couche dans l’herbe. Elle a de grands yeux noirs, comme toutes les petites filles juives de cette époque lointaine. Mais elle n’a pas de maison, pas de parents. Elle n’a même pas de nom. C’est une petite fille perdue qui a grandi toute seule, au hasard des ruelles sombres de Jérusalem.Elle se lève et se rend chez Salomé. Salomé habite dans une rue près du Temple et s’occupe d’elle quand la petite vient l’aider. Justement, la voici sur le pas de la porte, coupant des oignons :

– Tu tombes bien, fillette. Prends ce paquet et va le porter chez Rachel à la Porte Dorée.

– Oui !

Elle reprend sa course, légère comme une petite chèvre. Elle chante en marchant et sa jolie voix éveille des échos dans la ville endormie, à cette heure si chaude où les bêtes et les gens se reposent à l’ombre. Au coin d’une ruelle, elle pénètre en pleine lumière ; éblouie, elle heurte un homme, pousse un cri, perd l’équilibre. Il la retient par le bras et lui sourit :

– Tout va bien ?

– Oui, oh oui !

Elle voudrait se sauver, mais elle reste devant le jeune homme qui la regarde et qui continue de sourire. D’habitude, personne ne la regarde, on la bouscule, on la maltraite. Une mendiante ! Une petite vagabonde qui n’a pas de nom ! Il se penche vers elle et la bénit en posant les mains sur ses cheveux, à la manière juive. Comme font les pères pour leurs enfants ! Elle est tout étonnée, elle tremble un peu. Il lui caresse la joue et s’en va. Elle reprend son chemin et sa chanson, mais son cœur est rempli d’une joie nouvelle, la joie d’être importante pour quelqu’un.

Des semaines plus tard, la ville est envahie par une foule nombreuse de Juifs de tous les pays qui viennent célébrer la fête de la Pâque. Salomé a beaucoup à faire et elle est contente que la petite fille vienne l’aider. Elle lui donne à manger, elle lui a cousu une robe pour remplacer la sienne, toute déchirée. Ce jour-là, elle prend un voile de tissu précieux, bordé d’une fine dentelle, et le plie soigneusement.

– Tu vas porter ça à Rachel. Fais bien attention, surtout ! Ne le perds pas et ne le salis pas !

– Oui !

La fillette aperçoit soudain une grande agitation, des gens qui crient, des soldats en armes. Elle s’approche pour voir ce qui se passe. Elle se fait toute petite pour se glisser parmi les curieux qui se sont arrêtés. Dans un cortège où se mêlent des femmes en pleurs et des gens qui se moquent, un homme s’avance, lentement, courbé sous le poids d’un lourd morceau de bois qui l’écrase, si fatigué qu’un paysan derrière lui l’aide à le porter. Un condamné ! La petite fille frémit, elle n’aime pas le sang ni la violence, elle n’aime pas les Romains qui crucifient les esclaves en haut du Golgotha et les laissent mourir là.

Pourtant, il n’a pas l’air d’un esclave. Elle écoute les insultes qui pleuvent sur le malheureux :

– Avance plus vite, Roi des Juifs !

– Où sont donc tes soldats ? Pourquoi ne viennent-ils pas te délivrer ?

Elle s’étonne. Un roi, c’est un roi ? Elle se faufile jusqu’aux soldats ; l’un d’eux la repousse, mais elle revient un peu plus loin. Le condamné s’approche, il lève la tête, pauvre visage où coulent la sueur et le sang. La fillette pousse un cri, cri de surprise, cri de colère et de chagrin. Elle le reconnaît, c’est l’homme qui lui a souri dans la rue, l’homme qui l’a bénie ! Son cœur se serre, des larmes coulent de ses yeux. Le seul qui ait été gentil avec elle ! Ce n’est pas juste. Quelqu’un la saisit au coude, la tire en arrière. C’est Salomé qui veut l’emmener :

– Ne reste pas là, petite, ces gens sont fous ! Ils te feraient du mal !

La petite se débat. Elle n’a plus d’autre pensée que celle de son ami, seul, tellement seul sur ce chemin qui monte vers la mort ! Elle traverse le rang des soldats et se trouve devant lui, qui la regarde et la reconnaît. Personne n’ose intervenir, le silence descend, les gens cessent de crier, d’insulter, de blasphémer. Elle n’a que quelques secondes avant que les soldats ne réagissent et la chassent. Quelques secondes pour lui montrer son amour, et rien à lui donner !

Elle sent dans ses mains le voile de Salomé, le tissu précieux destiné à une jeune fille riche de Jérusalem. Elle le déploie et s’avance vers le jeune homme qui s’arrête et la regarde. Elle lève les mains vers le beau visage défiguré où le sang coule : une partie de la barbe a été arrachée, il est tombé sans pouvoir se protéger, les mains tenant la croix. On a craché sur lui et la poussière du chemin colle à ses joues. Elle lève les mains et essuie doucement, délicatement, le sang, la sueur, les larmes, les crachats et la poussière. Elle rencontre son regard, regard d’amour qui remercie.

Puis un soldat la tire brutalement par le bras, la secoue par les cheveux. Il lève son fouet, mais une main l’arrête. C’est Salomé.

– Non, ce n’est qu’une petite fille ! Laisse-la partir !

L’homme hausse les épaules, se détourne. Le sinistre cortège reprend sa marche. La petite fille pleure, serrée contre Salomé, et les gens qui passent près d’elle ont des regards d’admiration. Quelqu’un lui tapote l’épaule, un autre lui caresse les cheveux.

Brusquement, elle s’écarte et tend à Salomé, avec confusion, le beau voile tout taché.

– Je… je regrette !

– Non, répond Salomé. Ne regrette surtout pas… C’est bien, ce que tu as fait.

Elle déplie le tissu à bout de bras et un cri franchit ses lèvres. Ses amis s’approchent et, à leur tour, poussent des cris de surprise. Salomé se tourne vers la fillette : sur le voile, la boue et le sang ont dessiné un visage. Le visage du condamné.

– Une vraie image !, s’écrie Salomé.

Avec le récit du prodige, le mot court dans la foule : vraie image, vraie icône. Et Salomé regarde la fillette :

– Désormais, on t’appellera Véronique.

Vingt siècles plus tard, les Chrétiens se souviennent encore de sainte Véronique. Quand ils prient le Chemin de Croix, à la sixième station, ils se souviennent de son geste, geste de douleur et de compassion, geste d’amour et de courage.

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