Le rêve du prisonnier (d’après une histoire vraie)

Claire-Marie, en se dépêchant d’enfiler son short, trouve qu’elle a beaucoup de chance, parce que c’est l’été, qu’il fait beau et que la famille est réunie chez Mamie à la campagne. Le vieil oncle Manu est là, venant de Belgique comme chaque année pour passer quelques jours chez Mamie, avec son fils Adelin et Gaby, la femme d’Adelin. La fillette sait bien qu’il n’est pas son oncle, qu’il ne fait même pas partie de la famille, mais tout le monde l’appelle Oncle Manu, par respect et par affection. Pour Claire-Marie, c’est comme si elle avait un grand-père, une fois par an, elle qui n’a pas connu le sien, mort quand elle était toute petite.Elle descend vite à la cuisine pour le petit-déjeuner. Mamie est là, avec son bon sourire et ses cheveux de neige. Attablés devant de grandes tartines de confiture, le couple de Belges, Adelin et Gaby, embrassent Claire-Marie et Adelin la chatouille pour la faire rire. Ils n’ont pas d’enfants, et Claire-Marie sent bien qu’ils l’aiment comme si elle était la petite fille qu’ils n’ont pas pu avoir.

Après avoir lavé son bol, elle part à la recherche de l’oncle Manu qui lui montre toujours des choses amusantes. Elle aime sa façon de parler, son accent belge et les drôles de mots qu’il emploie parfois et qu’il lui explique en riant. Ce matin-là, c’est au grenier qu’elle le trouve, jetant par la fenêtre, dans un grand de nuage de poussière, des cartons moisis qui sentent la souris.

– Qu’est-ce que tu fais ?, crie-t-elle en écartant une toile d’araignée qui s’emmêle dans ses cheveux.

Il se retourne et lui sourit :

– Je débarrasse ces vieux cartons qui encombrent le grenier.

Claire-Marie le regarde faire un moment, puis s’intéresse aux malles et aux caisses rangées dans le grenier.

– Regarde cette vieille poupée cassée !, s’exclame-t-elle. Et ce cheval à bascule ! Tu sais à qui ils sont ?

– Peut-être à tes parents quand ils étaient petits. Ou même à tes grands-parents !

La fillette trouve un coffre de bois. Il n’est pas très beau, le bois est épais et rugueux. Elle soulève le couvercle : le coffre est vide. Elle le referme, déçue, et remarque un dessin gravé sur le couvercle. De la main, elle frotte la poussière et s’étonne :

– C’est la maison de Mamie qui est dessinée sur cette drôle de boîte !, dit-elle. Avec le ruisseau qui passe à côté et notre gros saule !

L’oncle Manu pose les cartons qu’il avait dans les bras et s’approche de la petite fille.

– Montre-moi ce coffre, dit-il doucement.

Il le regarde et semble soudain tout ému.

– Qu’est-ce que c’est, dis ?

– « Le rêve du prisonnier »…

Avec sa manche, il enlève la poussière au-dessus du dessin et montre à la fillette des mots gravés au couteau dans le bois du couvercle : le rêve du prisonnier.

– Tu connais ce coffre ? Tu sais qui a écrit ça ?, s’étonne Claire-Marie.

– Oui, je le sais. C’est ton grand-père.

– Quand ça ? Où ça ? Raconte-moi, s’il te plaît !

– Il y a bien longtemps, il y avait la guerre, en France, en Belgique, en Allemagne. Ton grand-père est parti pour défendre son pays, il était soldat, comme beaucoup d’autres garçons de cette époque. Mais il a été fait prisonnier et est resté longtemps dans un camp, en Allemagne. Dans ce camp, il y avait aussi un soldat belge et ils sont devenus amis. Ils parlaient de chez eux, de leur vie d’avant, de leurs parents qui les attendaient, de tout ce qu’ils feraient quand ils rentreraient chez eux. Justin – c’est le nom de ton grand-père, tu le sais ? – avait toujours vécu à la campagne et il était malheureux dans ce camp, enfermé jour et nuit dans le dortoir ou dans la cour, sans voir les arbres, les champs, les fleurs, et le paysage de Lorraine qu’il aimait tant. Son ami lui dit un jour : pourquoi ne dessines-tu pas ta maison ? Justin n’avait ni feuille, ni crayon. Il n’avait que le coffre de bois qu’on leur avait donné pour y ranger leurs affaires. Avec son couteau, il a commencé à graver sa maison. Chaque jour, il dessinait un mur, une fenêtre, une pierre. Puis il a ajouté le ruisseau, l’arbre, les nuages. Quand ses camarades lui demandaient ce que c’était, il répondait : le rêve du prisonnier ! Et chacun se mettait à raconter des souvenirs sur sa maison, sa ville, sa région. Tous reprenaient courage et savaient qu’un jour, la guerre finirait et qu’ils rentreraient chez eux.

– Alors ?, demanda Claire-Marie. Les soldats sont retournés chez eux ? Papy est rentré, puisque mon papa est né.

– Oui. La guerre s’est terminée et tous les prisonniers sont rentrés dans leur maison.

– Mais comment sais-tu tout ça, Oncle Manu ?

Il rit et ses yeux bleus sont pleins de petites lumières :

– Le jeune soldat belge qui est devenu l’ami de Justin, c’était moi ! Après la guerre, je suis rentré chez moi. Mais j’avais promis à Justin de venir voir sa maison, avec la petite rivière et le saule. Alors je suis venu, seul d’abord, puis avec ma femme, ensuite avec mon fils et maintenant avec sa femme. Quelle surprise de retrouver ce petit coffre, je ne pensais pas que ta grand-mère l’avait gardé.

Claire-Marie se serre contre lui :

– Moi, je le garderai toujours, et je penserai à toi et à Papy.

Le vieil homme caresse d’une main qui tremble un peu les jolies boucles de la fillette. Il lui remet le précieux souvenir en lui disant :

– Le rêve du prisonnier, c’est la paix, tu sais. La paix pour son pays, la paix pour le monde. Est-ce que tu voudras bien prier pour que les guerres, toutes les guerres, s’arrêtent ?

– Oh oui !, promit-elle.

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