La Maison d’en face

Marthe a du chagrin. Sa grand-mère est morte quelques jours plus tôt et Marthe ne comprend pas. Pourquoi Jésus est-il venu prendre sa grand-mère, si gaie, si gentille, si tendre, alors qu’il y a tant de gens méchants sur la terre ?Elle regarde le ciel, longtemps, car on a lui a dit que sa grand-mère est au Ciel. Mais elle ne voit ni Jésus, ni Mamie. Où est-elle ? Est-ce qu’elle m’entend ?

Alors, un soir, sa maman s’assied au bord de son lit, lui prend la main et lui raconte cette histoire.

C’était l’histoire d’une famille de chats. Il y avait la grand-mère chatte, grise et douce comme du velours. Il y avait le papa chat, brun et moustachu, la maman chatte toute blanche. Et il y avait trois chatons, ronds comme des pelotes de laine, Tom, Lili et Baba. Tom était le plus intrépide, Lili la plus gentille, Baba le plus gourmand.

La famille chat vivait dans une caisse remplie de chiffons, sur un terrain vague, parmi des carcasses de vieilles voitures abandonnées. Le papa chat partait le soir chercher de la nourriture pour toute la famille, et revenait le matin, bien fatigué, avec quelques déchets qu’ils partageaient joyeusement.

En l’attendant, tout le monde dormait, sauf Lili qui regardait, en face, de l’autre côté de la rue, une grande et belle maison dont les fenêtres s’éclairaient les unes après les autres, illuminant la rue comme par un soir de Noël. Personne n’y était jamais allé, mais on racontait beaucoup de choses. On disait que cette maison était peuplée de chats, que la vie y était toujours gaie, que derrière la maison s’étendait un immense jardin où les chats allaient courir et jouer. Lili savait que son grand-père était parti vivre dans cette maison, et elle se demandait pourquoi il n’était jamais revenu.

Une nuit, la grand-mère de Lili n’arrivait pas à dormir. Elle souffrait de la patte et Lili léchait doucement sa fourrure soyeuse sans parvenir à la calmer. Soudain, elle vit la porte de la maison s’ouvrir ; un grand trait de lumière éclaira la rue comme en plein jour, puis la porte se referma et un petit garçon traversa la route, s’avançant dans leur direction. Méfiante, Lili s’aplatit au fond de la caisse, mais ressortit bientôt son museau pour le regarder, car de sa vie de chaton, elle n’avait jamais vu d’aussi joli petit garçon.

Il s’arrêta devant la caisse et caressa doucement le pelage gris de la grand-mère chatte qui se mit à ronronner comme si c’était un ami. Lili chuchota :

– Mamie, qui est-ce ?

La chatte tourna vers elle ses beaux yeux qui brillaient comme des étoiles.

– Ma Lili, répondit-elle doucement, c’est notre petit maître. Il est venu me chercher.

La petite chatte sentit sa gorge se serrer, elle avait envie de pleurer.

– Te chercher ? Tu vas partir comme notre grand-père ? Mais il n’a pas le droit de te prendre !

– Je suis vieille et malade, il est temps pour moi de rentrer à la maison.

Lili leva la tête et regarda l’enfant, ses moustaches hérissées de colère. Il lui sourit :

– Tu es jolie, dit-il.

En entendant cette voix si douce, sa colère tomba et Lili s’approcha un petit peu de lui.

– Pourquoi viens-tu chercher ma Mamie ?, demanda-t-elle.

– Elle est fatiguée, elle a mal à la patte. Je m’occuperai d’elle.

– Tu vas la soigner ?

L’enfant rit, et son rire ressemblait à une clochette dans la nuit froide.

– Dans ma maison, personne n’est malade, ni triste, ni fatigué, ni méchant.

Il se redressa :

– Mon père nous attend. Tu veux bien que j’emmène ta grand-mère ?

Lili se serra contre la chatte grise et lui frotta doucement le cou avec son museau.

– Tu ne reviendras plus, Mamie ?

– C’est toi qui viendras me rejoindre un jour, ma douce !

L’enfant se pencha pour saisir doucement la vieille chatte. Il la pressa contre son cœur et appuya sa joue contre la fourrure soyeuse. Lili pensa que jamais on ne l’avait portée si tendrement. La chatte et le petit garçon la regardèrent en souriant :

– Courage, ma petite Lili, murmura la grand-mère chatte.

Lili appela l’enfant qui commençait à s’éloigner :

– N’oublie pas de revenir nous chercher !

Il se retourna et rit à nouveau, de son beau rire clair :

– Je te le promets. Je n’oublierai pas !

La petite chatte les suivit des yeux jusqu’à ce qu’ils disparaissent dans le flot de lumière de la porte grande ouverte. Puis la nuit retomba dans la ruelle. Lili croisa les pattes sur le bord de la caisse et y posa le menton. Ses paupières se fermaient de fatigue, mais elle voulait voir les fenêtres éclairées de la grande maison.

Derrière l’une de ces fenêtres, la grand-mère des chats, guérie, heureuse, près de son mari retrouvé, regardait la caisse de l’autre côté de la rue, et les cinq chats endormis dedans.

– Dans peu de temps, nous serons tous ensemble. Et nous ne nous quitterons plus jamais, dit le grand-père chat.

Marthe se redresse sur l’oreiller et dit à sa maman :

– Alors, le Ciel, c’est un peu comme la maison d’en face ! Et Jésus viendra nous chercher pour que nous soyons tous ensemble ! Et Mamie n’a plus mal ! Elle n’est plus fatiguée !

Marthe prend son pouce, frotte son doudou contre son nez et dit d’une voix pleine de sommeil :

– Il a de la chance, Jésus, d’avoir Mamie dans sa maison.

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