Viktor E. Frankl (1905-1997)

Donner un sens à sa vie – Paru dans la revue Feu et Lumière de Mars 2007

 Peut-on donner un sens à la souffrance dans l’horreur d’un camp de concentration ? C’est pourtant là que Viktor Frankl découvre des vérités profondes sur l’amour de Dieu, sur le sens de la vie, sur cet « optimisme tragique » qui sera à la base d’une thérapie nouvelle, la logothérapie.

 

« Freud a étudié la frustration dans la vie sexuelle ; Frankl, la frustration dans la recherche du sens à la vie » (G. Allport). Né à Vienne, dans une famille juive, le 26 mars 1905, Viktor Frankl est un étudiant de 21 ans quand il donne sa première conférence : « À propos du sens de la vie ». Depuis l’âge de 15 ans, il correspond avec Freud. Sa première publication, en 1925, s’intitule : « Psychothérapie et conception du monde » et concerne le sens de la vie : cette constante qui marque tout son travail va être durement éprouvée quand il sera déporté en 1944 à Auschwitz. Mais son témoignage de psychiatre prend alors une valeur inestimable.

 

Le docteur Viktor Emil Frankl

 

En 1938, quand les armées hitlériennes envahissent l’Autriche, Frankl dirige le service de neurologie à l’hôpital Rothschild de Vienne. Il sabote alors les ordres nazis qui obligent à euthanasier les malades mentaux. L’année suivante, on lui offre un visa pour les États-Unis, mais il refuse d’abandonner ses parents âgés. Il épouse Tilly Grosser en 1941 et ils forment un couple heureux. L’année suivante, ses parents sont arrêtés. En 1944, il est envoyé à Auschwitz, puis à Kaufering et Türkheim, près de Dachau. Sa femme Tilly est déportée à Bergen-Belsen.

 

Libéré en 1945, il apprend que ses parents et son frère sont morts. Tilly est morte d’épuisement peu après sa libération. Il écrit alors en neuf jours son témoignage de déporté, Découvrir un sens à sa vie, qui se vend à plus de dix millions d’exemplaires. Il se remarie en 1946. Durant 25 ans, Frankl est directeur de la polyclinique neurologique de Vienne, puis professeur de neurologie et psychiatrie à la faculté de médecine. Il fonde en 1970 le premier institut de logothérapie ; du grec logos, « la raison », la logothérapie se penche sur les raisons de vivre de la personne : Les efforts pour trouver un sens à sa vie constituent une motivation fondamentale de l’être humain.

 

Il écrit 32 livres traduits en 32 langues. Invité par plus de 200 collèges et universités, il donne des conférences dans 40 pays sur tous les continents. Il meurt à Vienne en 1997. Il a commencé son œuvre avant son expérience des camps, mais celle-ci lui a permis de la vérifier et d’en confirmer l’authenticité. Retenons quelques aspects parmi les thèmes qu’il aborde :

 

La vie dans les camps

 

La vie en camp de concentration était une lutte acharnée pour la vie, que ce soit la sienne ou celle d’un ami. Je n’étais employé dans ce camp ni comme psychiatre ni comme médecin. Et j’en suis fier. J’étais simplement le numéro 119 104 et je faisais partie d’une équipe dont la tâche était de poser une voie ferrée. Dostoïevski prétendait que l’être humain peut s’habituer à tout. Si, aujourd’hui, on me demandait mon avis, je répondrais : Oui, l’être humain peut s’habituer à tout, mais ne me demandez pas comment.

 

Fumer ou vivre : le renoncement

 

J’ai observé un modèle de comportement typique qu’on a appelé le renoncement. On le retrouvait chez des prisonniers qui, un matin, préféraient rester étendus sur leur lit. Ni les menaces ni les avertissements ne pouvaient les faire changer d’avis. Puis ils avaient ce geste typique : ils extrayaient une cigarette et l’allumaient. Dès cet instant, nous savions qu’ils allaient se laisser mourir. La recherche du sens de la vie avait cédé la place à la recherche du plaisir immédiat.

 

Je n’oublierai jamais cette nuit où j’ai été réveillé par les gémissements d’un prisonnier en proie à un cauchemar. J’ai voulu le réveiller. Mais, au moment de le secouer, j’ai vivement retiré ma main. Je venais de prendre conscience du fait qu’aucun rêve, si horrible fût-il, ne pouvait surpasser en horreur la réalité du camp.

 

L’amour qui sauve

 

Nous marchions dans le noir, pataugeant dans des flaques d’eau. Je me suis mis à penser à ma femme. Je l’imaginais avec une précision incroyable. Elle me répondait, me souriait, me regardait tendrement. Je comprenais enfin ce grand secret : l’être humain trouve son salut à travers et dans l’amour. Arrivés au fossé, nous nous sommes mis au travail. Sous les coups de pioche, la terre gelée craquait. J’étais toujours accroché à l’image de ma femme. Était-elle en vie ? Je n’avais pas besoin de le savoir. Rien ne pouvait me détourner de mon amour, de mes pensées et de l’image de ma bien-aimée. « Pose-moi comme un sceau sur ton cœur, car l’amour est plus fort que la mort » (Ct 8,6).

 

La force de la beauté

 

Un soir, tandis que nous étions couchés sur nos grabats, morts de fatigue, un de nos compagnons nous a exhortés à sortir pour voir le coucher du soleil. Le ciel, à l’ouest, était couvert de nuages aux couleurs chatoyantes allant du bleu métallique au rouge sang. Au bout de quelques minutes, émouvantes de silence, un prisonnier a dit : « Comme le monde pourrait être merveilleux ».

 

De temps à autre, les prisonniers improvisaient une sorte de « cabaret ». Histoire de rire, ou de pleurer parfois ; bref, d’essayer d’oublier. On chantait des chansons, on récitait des poèmes, on se racontait des blagues ou on tenait des propos satiriques sur le camp.

 

La dignité

 

Dans les circonstances les plus difficiles, l’homme peut agir avec dignité, courage et altruisme. Il peut aussi se conduire comme une brute. Seule une poignée de prisonniers se sont élevés jusqu’aux plus hautes valeurs que leurs souffrances leur permettaient d’atteindre. Mais ces exemples suffisent à démontrer que l’homme peut transcender un sort atroce.

 

Une mission

 

Deux prisonniers nous avaient fait part de leur intention de se suicider : ils n’attendaient plus rien de la vie. Il était nécessaire de leur faire comprendre que la vie attendait quelque chose d’eux dans l’avenir. Pour l’un, c’était son enfant qui l’attendait dans un pays étranger, l’autre avait écrit une série de livres qu’il se devait de terminer. Ma méthode ? Je reconstituais le manuscrit [sur la logothérapie] que j’avais perdu dans la salle de désinfection d’Auschwitz, griffonnant, en sténo, les mots-clés sur de petits bouts de papier.

 

Le sens de la vie

 

Trois voies principales peuvent nous révéler le sens de la vie : la première consiste à accomplir une œuvre ou une bonne action ; la deuxième consiste à connaître et aimer quelque chose ou quelqu’un ; la troisième consiste à assumer dignement une souffrance inévitable.

 

Libre !

 

Après notre libération, je marchais dans les prairies en fleurs. Je suis tombé à genoux. Je n’avais qu’une phrase en tête : « De mon angoisse, j’ai crié vers le Seigneur. Il m’a exaucé, m’a mis au large ». Je ne sais combien de temps je suis resté à genoux, répétant cette phrase. Petit à petit, j’allais redevenir un être humain.

 

Ainsi Viktor Frankl nous conduit-il à cette espérance que toute personne, toute situation, aussi perdue qu’elle parait être, recèle en soi sa propre grandeur : « Certes, l’homme a inventé les chambres à gaz à Auschwitz, mais c’est lui aussi qui y est entré, la tête haute et une prière aux lèvres. »

 

La souffrance, un acte sacré

Viktor Frankl reçoit en consultation un homme qui ne peut se remettre de la mort de sa femme.

« J’ai décidé de lui poser cette question :

– Et si vous étiez mort le premier et que votre femme ait eu à surmonter le chagrin provoqué par votre décès ?

– Oh ! pour elle, cela aurait été affreux ; comme elle aurait souffert !

– Eh bien, cette souffrance lui a été épargnée et ce, grâce à vous. Certes, vous en payez le prix, puisque c’est vous qui la pleurez.

Il n’a rien dit, mais il m’a serré la main et a quitté mon bureau calmement. La souffrance cesse de faire mal au moment où elle prend un sens. Elle devient alors un acte sacré, un sacrifice. »

 

Viktor Frankl aujourd’hui

Qu’a-t-il à nous dire aujourd’hui ?

Il nous invite à donner un sens à tout ce que nous vivons, au pire comme au meilleur.

Qu’est-ce qui nous touche en lui ?

Il a traversé l’horreur, soutenu par l’espoir de revoir sa femme. Il nous montre la force de l’amour et de l’espérance.

Que retenir de sa vie ?

Chaque situation peut nous conduire à Dieu, ; toute épreuve peut se changer en bien, pour nous et pour les autres.

 

Citations

 

La question était de savoir si la souffrance et la mort que je voyais autour de moi avaient un sens. Si elles n’en avaient pas, à quoi bon vivre ?

Viktor Frankl

 

L’optimisme ne se commande pas. La foi et l’amour ne se commandent pas non plus.

Viktor Frankl

 

L’être humain ne cherche pas le bonheur. Il cherche une raison d’être heureux.

Viktor Frankl

 

L’important n’était pas ce que nous attendions de la vie, mais ce que nous apportions à la vie.

Viktor Frankl

 

Au lieu de se demander si la vie avait un sens, il fallait s’imaginer que c’était à nous de donner un sens à la vie, à chaque jour et à chaque heure.

Viktor Frankl

 

POST-SCRIPTUM*

Pour en savoir plus :

Lire le témoignage de Viktor Frankl dans Découvrir un sens à sa vie, Éd. de l’Homme 2006.

 

 

 

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