Sainte Jeanne de Chantal (1572–1641) – Une mère de famille au couvent

Femme de piété autant que de bon sens, Jeanne de Chantal révèle à chaque mère de famille le secret de sa sainteté : elle puisait dans la prière la force intérieure lui permettant d’être unie à Dieu sans négliger de s’occuper des intérêts de ses enfants et de ses proches. En fondant la Visitation, elle n’abandonna pas les siens : « Il n’est pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. » (Jn 15,13)

Paru dans la revue Feu et Lumière, Avril 2002

Mars 1604. Mgr François de Sales, prince-évêque de Genève, entre dans la chapelle du palais ducal de Dijon. Au premier rang de l’élégante assemblée se tient une jeune femme en deuil. Elle sursaute en le voyant et lui-même est surpris : ils ne se sont jamais vus, mais ils se reconnaissent. En effet, en songe, ils ont déjà fait connaissance et de cette merveilleuse amitié naîtront deux fruits : la sainteté de Jeanne et l’ordre de la Visitation.

 

Née avec la guerre

 

La Bourgogne de cette époque est le théâtre de déchirements et d’affrontements entre catholiques et réformés. En 1561 ont lieu de violents conflits qui aboutissent à l’éradication du protestantisme dans cette région. C’est l’année même du massacre de la Saint-Barthélémy, en 1572, que naît Jeanne, fille de Bénigne Frémyot, second président du Parlement de Dijon, et de Marguerite Berbisey. Celle-ci meurt un an plus tard en donnant naissance à son fils André.

 

Jeanne bénéficie de l’éducation des jeunes bourgeois de cette époque, fondée sur une piété forte, mais raisonnable. Elle ne se contente pourtant pas comme sa sœur aînée Marguerite d’une instruction aimable à base de musique, de catéchisme et de broderie. Elle profite des leçons dispensées à son frère André et apprend avec lui les mathématiques, l’histoire et la littérature. En 1589, Henri III est assassiné et Dijon connaît à nouveau les violences de la guerre civile. Jeanne, âgée de 17 ans, est mise à l’abri chez sa sœur mariée à un châtelain du Poitou. Jeanne, spirituelle et aimable, attire les regards. Dans cet environnement facile et mondain, elle aurait pu se perdre, mais grandit en sagesse autant qu’en beauté.

 

Neuf ans de bonheur conjugal

 

Le 28 décembre 1592, Jeanne épouse Christophe de Rabutin-Chantal. Ni l’un ni l’autre n’ont eu à donner leur avis, mais l’amour vient couronner cette union arrangée entre deux illustres familles de Bourgogne. Christophe a 29 ans, il est beau, gai, cultivé, sociable, vaillant aux armes ; sa douceur contraste avec la violence et la brutalité qui caractérisaient ses brillants ancêtres. Jeanne a juste vingt ans. Quand il la verra douze ans plus tard, François de Sales l’appellera la dame claire brune : étrange expression qui la décrit bien. Ses cheveux noirs et ses yeux noirs au regard ardent contrastent avec une peau très blanche. Elle ne se contente pas d’être belle, elle est pieuse, forte et courageuse. Elle manifeste, à travers une profonde piété, beaucoup de grâce et d’esprit : Le moindre propos, dans sa bouche, devenait intéressant, témoigne un de ses contemporains.

 

Jeanne s’installe donc chez son mari à Bourbilly. Mais l’ombre au tableau vient de la légèreté de Christophe qui n’apporte au mariage que des dettes ! La gestion d’un budget et d’un domaine est une contingence dont il se soucie bien peu, et il laisse ce soin à Jeanne. Elle aurait préféré se cantonner dans son rôle de femme amoureuse, mais son goût de l’ordre et de la bonne gestion la pousse à accepter cette tâche ingrate. Durant neuf ans, elle partage donc son temps en deux tranches bien distinctes : l’hiver, quand Christophe est à la maison, la vie n’est que fêtes et réjouissances, dans une fantaisie ininterrompue qui correspond à son âge et à son rang, mais où elle ne se retrouve pas en profondeur.

 

Avec le retour du printemps, son mari la quitte pour l’armée ou pour la cour. La véritable Jeanne se révèle alors. Elle range joyaux et robes de soie pour une mise toute simple : Les yeux auxquels je dois plaire sont à cent lieues d’ici ! Levée à 5 heures, elle entend la messe dans la chapelle du château, entourée de toute sa domesticité. Puis, les clefs à la ceinture, elle dirige la maison de la cave au grenier, parcourt ses terres à cheval, stimule, reprend, encourage. La renommée de sa bonté et de sa bienfaisance s’étend, et sa popularité devient extrême durant la grande famine de l’hiver 1600 où elle se dépense sans compter pour assurer aux pauvres du pain et du bouillon. Quand Christophe séjourne à Bourbilly, il doit accepter de voir le château transformé en hôpital s’il sévit quelque épidémie, ou d’être réveillé pour la messe quotidienne, lui qui aime à dormir tard.

 

Une jeune veuve malheureuse

 

Après neuf ans de ce rythme de vie, Christophe en 1601 renonce à sa carrière militaire et revient définitivement goûter le bonheur paisible de la vie conjugale, auprès de Jeanne qui est enceinte pour la sixième fois. Elle accouche d’une fille et Christophe, pour fêter l’évènement, décide de participer à une chasse avec l’un de ses voisins. Celui-ci, dans une méprise fatale, le blesse mortellement. Ce sont huit jours d’une terrible agonie où Jeanne, pleure, crie, supplie Dieu de lui laisser son mari. Celui-ci, qui n’a pas toujours été dévot, meurt en grand chrétien à 37 ans.

 

La vie de Jeanne bascule dans l’horreur et la révolte. Un garçon et trois filles sont nés de son mariage et lui donnent la force de tenir. Elle vit désormais chez le père de Christophe, vieillard irascible. Sa foi intacte la sauve dans ce contexte difficile, encore aggravé par l’absurde direction spirituelle qu’un prêtre dur et obtus exerce sur elle. Un songe la réconforte au cœur de la tempête intérieure où elle se débat ; elle voit un prêtre en soutane noire et entend ces paroles : Voici l’homme entre les mains duquel tu dois reposer ta conscience.

 

De son côté, François de Sales reçoit la vision d’une dame en noir, marchant vers lui, entourée de deux compagnes, tandis qu’en arrière-plan, les branches d’un arbre s’allongent démesurément. Il comprend aussitôt qu’il s’agit de la fondation d’un ordre dont il porte en secret le projet. En effet, avec l’arrivée des Carmélites espagnoles en France, l’époque connaît une floraison prodigieuse de congrégations. Mais il n’en existe pas pour les plus faibles, les veuves, les malades, celles qui ne peuvent suivre les rigueurs et les mortifications d’une règle trop austère. François rêve pour elles d’un couvent ouvert à tous les âges, à toutes les santés, à tous les états de vie, où l’on pourrait servir Dieu sans mortifications excessives, un ordre sans clôture ni vœux solennels où la prière déborderait en missions charitables.

 

« Tout de suite ! »

 

Quand ils se rencontrent, en mars 1604, François reconnaît la femme forte dans Madame de Chantal, celle qu’il cherche pour mener à bien son plan ; de son côté, Jeanne est conquise par cet homme grandement majestueux et sérieux, mais toutefois le plus doux et naïf qu’on ait jamais vu, comme elle le décrit. Le 26 août 1604, il accepte d’être son directeur spirituel : Ne vous étonnez pas si j’ai tant tardé à vous donner cette résolution, je voulais bien connaître la volonté de Dieu. Leurs rencontres sont rares, mais toujours heureuses et fécondes.

 

La première tâche de l’évêque est d’apaiser le tourment de cette âme tendre que torture la tentation d’un remariage, moins par désir de renouer des liens charnels que par volonté d’oublier l’ombre trop aimée de Christophe. François, avec autant de bonté que d’intelligence, la rassure : son amour conjugal ne doit pas être affaibli par le temps, mais affranchi et épuré par l’amour supérieur.

 

La seconde étape est franchie par François en mai 1607 : il lui révèle son projet de fondation. Jeanne aussitôt s’enthousiasme : Ah ! Tout de suite ! Tout de suite ! La voix de la raison les convainc de patienter : le fils aîné de Jeanne n’a que onze ans, la petite dernière en a six. Une ardente correspondance témoigne que le désir de Jeanne gagne chaque jour en ardeur et en profondeur, ce qui ne l’empêche pas de mener avec grâce et sagesse ses multiples tâches, autant dévouée à son père et à son beau-père qu’à ses quatre enfants. En 1609, elle marie sa fille Marie-Aimée au plus jeune frère de François, Bernard de Sales, baron de Thorens. Elle annonce alors aux familles réunies la nouvelle orientation qu’elle entend donner à sa vie. L’opposition unanime qu’elle suscite ne l’émeut pas outre mesure.

 

En 1610 meurt sa plus jeune fille Charlotte, née quelques jours avant la mort de son père, et, à cause de cela, chère au cœur de Jeanne. C’est donc avec ses deux filles qu’elle s’apprête à partir pour Annecy. Elle fait ses adieux à son beau-père qui témoigne d’une affliction extrême, et se rend ensuite chez son père à Dijon ; sur le seuil du bureau, le fils de Jeanne s’étend sur le sol et elle doit, pour sortir, l’enjamber en pleurant. La douleur de ce garçon de 15 ans est bien réelle, mais manifeste aussi la fougue théâtrale des Rabutin ! De toutes façons, il aurait quitté sa mère pour poursuivre à Paris de brillantes études. Jeanne embrasse son père pour la dernière fois : Allez où Dieu vous appelle, lui dit-il avec foi, et séchons nos larmes !

 

Les douleurs et les joies

 

François accueille Jeanne à Annecy comme la pierre fondamentale et d’excellente vertu et piété sur laquelle repose son projet, même si elle-même se veut être la servante de toutes. Trois compagnes la rejoignent. Le 5 juin 1610, François écrit à Jeanne : Demain commenceront pour vous les pensées et les soucis. En effet, le lendemain, tous les habitants du quartier sont à leur porte ou à leur fenêtre pour voir arriver les religieuses et les encourager : Que Dieu vous donne la grâce de persévérer ! L’ordre de la Visitation Sainte-Marie est fondé ! Jeanne, âgée de 38 ans, est assaillie par les doutes et les craintes, mais François veille à tout, souriant, optimiste.

 

La vie au couvent s’organise, mais Jeanne n’oublie pas ceux qui ont besoin d’elle. Elle quitte Annecy en 1611 pour régler la succession de son père, puis celle de son beau-père deux ans après. Les siens, rassurés, voient qu’elle n’a perdu ni son autorité, ni son charme ! En 1616, François lui fait franchir une douloureuse mais nécessaire étape spirituelle, en l’obligeant à trancher les liens de leur amitié, spirituelle certes, mais trop mêlée de satisfactions personnelles ; il la remet totalement à Dieu : N’ayez plus pour vous porter d’autres bras que les siens. Jeanne, déchirée, obéit.

 

Par ailleurs, elle s’inquiète pour son fils Celse-Bénigne, vivant portrait de son père pour le charme et la légèreté. Elle fait prier les sœurs pour ce jeune fou, étourdi et débauché, qui lui cause les plus sensibles douleurs que peut sentir une mère. En 1617, le frère de François est tué à la guerre. Sa femme, la fille de Jeanne, rejoint sa mère à la Visitation. Jeanne, si heureuse de cette présence, la perd quatre mois plus tard ; Marie-Aimée meurt en mettant au monde un enfant qui ne survit pas. Jeanne souffre, mais la foi la soutient : Ma fille jouit du souverain bien que j’ai toujours souhaité pour elle.

 

Son autre fille Françoise est élevée par sa mère au couvent, mais ne montre guère de vocation religieuse. Brillante, spirituelle, elle aime le luxe et les plaisirs. Jeanne la pousse à épouser un noble bourguignon, très épris, bien que de 25 ans son aîné. Françoise trouve son bonheur dans ce mariage, mais Jeanne, qui s’arrête toujours chez elle au cours de ses voyages, lui reproche sa frivolité : Prenez les habitudes et les façons de vivre d’une vraie mère de famille !

 

Elle parvient en 1623 à marier son fils Celse-Bénigne à la riche héritière Marie de Coulanges. La jeune fille est charmante et le nouveau baron de Chantal est heureux. Celui dont elle dut enjamber le corps 13 ans plus tôt pour partir lui rend hommage : Quand vous seriez demeurée au monde selon nos souhaits, vous n’auriez pas pensé à me loger mieux que je ne suis.

 

La fin du voyage

 

Le 22 décembre 1622, Jeanne doit poursuivre seule la route car François meurt : Que mon cœur est faible pour supporter ce pesant fardeau ! Elle entreprend le travail énorme de rassembler les écrits de celui qu’on appelle déjà le saint. Elle travaille aux règles de la Visitation dans un souci draconien de fidélité à son fondateur et veille sur ses sœurs avec une fermeté qu’elle nuance de patience et de bonté.

 

Le 6 novembre 1627, son fils Celse est tué à la guerre à 31 ans, après une conversion aussi extrême que le fut sa vie de désordre. Il laisse une fille, Marie, la future marquise de Sévigné. La douleur de Jeanne est toute intérieure et elle continue sans se lasser à passer de maisons en maisons – déjà 50 monastères en 1634 – pour exhorter et encourager. En 1633, sa fille Françoise devient veuve et Jeanne accourt à son secours pour régler ses affaires. Jusque là robuste et solide malgré les angoisses qui ne l’ont pas quittée depuis le début, Jeanne est assaillie à 58 ans par une terrible « nuit de l’âme ». Elle tient bon grâce à un conseil de François qu’elle a toujours appliqué : Ne rien demander, ne rien refuser.

 

Affligée par la perte de ses plus chères amies et de son frère André, elle se réjouit de s’en aller bientôt en paix et en grâce de notre bon Dieu. Elle passe le mois de septembre avec sa fille Françoise et, âgée de 69 ans, s’éteint le 13 décembre1641, sur ces mots : Jésus ! Jésus !

 

L’essor de la Visitation

 

Le 6 juin 1610, la Visitation est fondée à Annecy par Jeanne de Chantal et trois compagnes. Un an plus tard, elles sont déjà neuf. Deux ans plus tard, elles sont si nombreuses qu’elles doivent déménager. En 1613 sont établies les premières Constitutions. Puis la Communauté essaime en France. En avril 1618, une bulle pontificale de Paul V érige en « religion » le couvent d’Annecy. L’intuition fondatrice de François de Sales y est quelque peu trahie, la clôture est instituée, mais cela n’entrave pas l’élan de l’ordre qui, à la mort de Jeanne, compte 87 monastères.

Deux beaux fleurons de la Visitation : Sainte Marguerite-Marie Alacoque (1647-1690) transmit au monde la dévotion au Sacré-Cœur ; Léonie Martin (1863-1905) bénéficia de l’intercession de sa sœur Sainte Thérèse de Lisieux : Après ma mort, je ferai entrer Léonie à la Visitation et elle y persévérera.

 

Pensées de Ste Jeanne de Chantal

 

Il y a un martyre qui s’appelle le martyre d’amour.

 

Mon Dieu, ce que vous voulez, je le veux !

 

Dieu me fournit du temps pour tout.

 

Pour en savoir plus,

lire l’excellent livre de Françoise Kermina, Jeanne de Chantal, éd. Perrin.

 

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