Sainte Germaine de Pibrac (1579-1601) – L’humble bergère

Dans le contexte historique de la naissance du protestantisme en France, la vie douloureuse de sainte Germaine de Pibrac met en lumière l’action de la grâce divine en chacune de nos vies. Dieu qui choisit « ce qu’il y a de faible dans le monde » (1Co 1,27) a posé son regard sur cette petite fille malade, humble et souffrante pour manifester sa Gloire et son amour.

Pibrac, décembre 1644. Deux fossoyeurs creusent une tombe devant l’autel de Notre-Dame, dans l’église de Pibrac, pour une paroissienne qui doit être enterrée là. Soudain, un cri de surprise résonne dans tout l’édifice : les deux hommes découvrent avec une vive émotion le corps d’une jeune fille d’une vingtaine d’années, couronnée de fleurs et d’épis de blé, un cierge à la main. Elle semble endormie et une goutte de sang perle sur l’aile du nez, là où la pioche l’a éraflée.

La nouvelle se répand comme une traînée de poudre. Deux anciens du village, Pierre Pailhès et Jeanne Salères, reconnaissent la main droite infirme, les cicatrices sur le cou, le visage sans beauté mais d’où émane un rayonnement de douceur ineffable : ils identifient la petite Germaine Cousin, morte quelque quarante ans plus tôt.

Dieu choisit « ce qui dans le monde est sans naissance. » (1Co 1,28)

Germaine Cousin est née aux environs de 1579. La date exacte ne nous est pas connue, et même ses origines sont contestées : pour certains historiens, elle ne serait qu’une servante, portant selon la coutume de l’époque le nom de son maître ; pour d’autres, elle serait la fille d’Hugues, né d’un premier mariage de Laurent Cousin, ou même de Julien, le fils d’Hugues.

La piété populaire nous présente la petite Germaine comme étant issue du mariage de Maître Laurent Cousin et de Marie Laroche. L’enfant naît infirme, sa main droite est atrophiée. Le premier nom qu’elle reçoit, le surnom qui la suivra toute sa vie, c’est Ménudo, la chétive. Elle est sans grâce, maladive, fragile. Elle ne bénéficie même pas des soins attentifs et de l’amour maternel dont elle a tant besoin, car sa mère meurt peu après sa naissance.

Laurent, homme bon, d’une extrême faiblesse, se remarie avec Hortense Peyrolles, maîtresse femme qui mènera avec poigne la ferme et la maison. La nouvelle Dame Cousin est robuste et travailleuse, mais elle n’est ni pieuse ni aimante : elle ne supporte pas la petite fille malade et Maître Laurent va fermer les yeux sur les sévices, les coups et les brimades infligées à Germaine par sa marâtre.

« Sans beauté ni éclat pour attirer nos regards » (Is 53,2)

Il ne suffit pas que Germaine soit infirme et maltraitée. Elle souffre d’écrouelles, ces inflammations d’origine tuberculeuse qui atteignent les ganglions lymphatiques du cou. Sous un pauvre foulard, elle cache les douloureux abcès qui percent en plaies vives, rejetée comme une lépreuse par peur de la contagion. Les rois de France détenaient le pouvoir, le jour de leur sacre, de guérir cette affreuse infection ; Henri IV est sacré en 1594, mais Germaine n’a jamais quitté ce petit coin de terre gasconne où elle est née.

Dès huit ans, Germaine est chargée de mener paître le troupeau familial. Tôt le matin, elle s’éveille dans l’étable, car c’est là qu’elle dort, ou sous l’escalier, sur un lit de sarments. Elle ajuste ses haillons et commence à traire les brebis, tâche douloureuse pour sa main handicapée. Elle rallume le feu, prépare le repas de la famille, auquel elle ne prendra pas part, glisse dans sa poche un morceau de pain noir, prend sa quenouille et rassemble sa vingtaine de moutons. On voit sa silhouette frêle affronter la violence du vent d’autan, la pluie cinglante, la chaleur du plein été, les frimas de l’automne, et marcher sans grâce derrière ses bêtes.

Dans l’épaisse forêt de Bouconne, on entend hurler les loups. Mais Germaine, paisiblement, plante sa quenouille au milieu du troupeau qu’elle abandonne. Laissant derrière elle le hameau du Gaïné où elle vit, traversant le ruisseau, elle se rend au village de Pibrac pour y entendre, chaque matin, la messe, en restant à l’écart dans l’église, à cause de sa maladie. Guillaume Carrié, premier vicaire de Pibrac, connaissant sa piété et sa fidélité, lui a fait faire sa première communion à dix ans, petite bergère en tablier gris parmi les robes blanches, les voiles et les couronnes des autres enfants.

Le reste de la journée, Germaine le passe à filer le lin et le chanvre, un œil sur le troupeau, son bras infirme aux gestes maladroits se crispant douloureusement jusqu’à l’épaule. De retour à la maison, le soir, elle reçoit les restes quand les chiens ont mangé, toute heureuse si sa demi-sœur, encouragée par la marâtre, n’y a pas jeté une poignée de cendres ou de crottes de brebis.

Aimer, c’est tout donner

Germaine a pourtant tellement d’amour à donner ! Elle aime son père, doux et craintif, elle aime les enfants nés de ce mariage : César et Josette, ou Josille, même si elle n’a pas le droit de s’approcher d’eux. Elle aimerait sa belle-mère, si celle-ci ouvrait son cœur ! Mais toutes ses tentatives n’ont pour récompense que des cris ou des coups.

Elle n’a pourtant pas que des ennemis. Malgré la maladie, son caractère doux et patient, sa bonne humeur attirent. Les voisines la plaignent et l’admirent. Une jeune fille de son âge, Jeanne Salères, bergère comme elle, la rejoint parfois aux abords de la forêt de Bouconne. Elles prient ensemble, puis s’installent et parlent au rythme de la quenouille qui grossit. Jeanne témoigne qu’un jour, un grand loup noir surgit du bois, convoitant les deux troupeaux mêlés. Un signe de croix de Germaine le fait fuir, hurlant comme s’il venait d’être blessé.

Germaine se lie aussi avec la vieille femme que l’on surnomme la sorcière. Jamais elle n’a eu de regard méprisant envers elle, elle trouve toujours à lui adresser un sourire, un mot gentil : elle sait trop bien ce que c’est que d’être rejetée de tous. En reconnaissance, quand elle revient de la messe, ayant laissé le troupeau autour de la quenouille fichée en terre comme un étendard, elle trouve souvent sa quenouille filée presque entièrement.

Germaine et Vincent

 

La Providence ménage à Germaine de fugitives rencontres lumineuses, comme des clins d’œil de Dieu. Un jour de mars 1597, à l’orée de la forée de Bouconne, Germaine est dépassée sur le chemin de l’église par un jeune clerc qui s’est égaré et a passé la nuit chez un bûcheron. Il demande à la jeune fille la route de Pibrac. Cet ancien pâtre de seize ans regarde avec bonté la bergère de dix-huit ans, lisant sur son visage les traces de la maladie et de la souffrance, de la piété et de l’amour des plus pauvres qu’elle. Son air noble sous son apparente simplicité frappe Germaine qui, à la veillée, apprendra son nom : Vincent de Paul, mais qui mourra avant de savoir qu’elle a croisé un grand saint.

Puiser l’amour à sa source

Car le secret de Germaine, ce secret caché aux sages et aux intelligents, aux puissants et aux méchants, c’est sa foi vive et sa piété confiante. Jamais le ruisseau du Courbet ne lui a refusé le passage, même quand le vent d’autan fait fondre la neige et la glace si rapidement que les eaux débordent à droite et à gauche : des villageois l’ont vu traverser comme sur une surface solide, et le bas de sa robe n’était même pas mouillé. Jamais les loups ni les voleurs ne lui ont pris un agneau.

Jamais non plus un pauvre n’a croisé sa route sans recevoir de sa main infirme le quignon de pain qui était tout son repas et, avec le pain, un sourire qui fait rayonner son visage ingrat. Elle prélève les meilleurs morceaux de sa maigre part, les met de côté pour les pauvres et les mendiants que la marâtre chasse avec des insultes. Un jour, elle part à la recherche d’un malheureux ainsi laissé à la porte, lui apportant dans son tablier les morceaux de pain de seigle mis de côté pour les poules. La belle-mère, furieuse, la rattrape et, devant témoins, lui fait ouvrir son tablier : de belles fleurs fraîches et odorantes s’échappent de ses haillons et tombent sur la terre nue et gelée. Les voisines et amies poussent des cris émerveillés. Mais le cœur de Dame Hortense est endurci et c’est en la traitant de sorcière qu’elle la ramène à la maison.

La petite orpheline a une tendre dévotion pour la Vierge Marie, sa mère du Ciel, dont la douceur lui fait oublier la cruauté de la belle-mère, et les Ave Maria rythment ses pas, parfois allègres et rapides, parfois ralentis par le poids de la souffrance, de la fatigue et de la faim. Mais comme l’âme est légère et la prière limpide ! Quand sonne l’Angélus, Germaine s’agenouille aussitôt, où qu’elle se trouve, que ce soit sur les pierres pointues, dans la boue ou au milieu du ruisseau.

« Lève-toi, ma bien-aimée, viens ! » (Ct 2,10)

La douceur et la patience de Germaine, ainsi que les pressions des villageois de Pibrac, convaincus de la sainteté de la petite bergère, finissent par avoir raison des mauvais traitements infligés par la belle-mère qui s’adoucit. Les colères de Dame Hortense sont plus rares, ses insultes moins cruelles. Le mois de juin 1601 est moins dur que les précédents pour la jeune fille de vingt-et-un ans. La moisson du seigle s’achève et le soleil dore les gerbes entassées.

Les bêtes s’impatientent, la bergère est en retard, ce matin du 15 juin. Mais Germaine ne viendra pas aux champs, car elle est partie « sur les prés d’herbe fraîche, vers les eaux du repos. » (Ps 23,2) Elle est morte sans déranger personne, sous l’escalier, sur sa couche de sarments. Et son père peut se lamenter de ne l’avoir pas assez aimée, sa belle-mère peut regretter sa dureté et les deux enfants leurs taquineries, il est trop tard.

Certains disent avoir vu une lumière bleutée au milieu de la nuit, au-dessus de la maison de Maître Cousin. D’autres affirment avoir entendu les accents suaves d’une mélodie céleste. Quoi qu’il en soit, tout le monde vient rendre un dernier hommage à la plus pauvre et la plus humble des habitants de Pibrac. On met dans sa main le cierge des morts, béni le jour de la Purification de Marie, et sur sa tête, une couronne d’épis de seigle encore tièdes et de garofanos, sorte de pois de senteur.

On l’enterre dans l’église, près de Jésus qu’elle a tant aimé, devant l’autel de Notre-Dame qu’elle a tant priée. En 1644, son corps intact découvert par les deux fossoyeurs témoigne que Dieu favorise sa dépouille d’une parcelle de la Gloire dont elle jouit au Ciel. Jeanne Salères contemple avec stupéfaction le visage rosé, les membres souples, et les fleurs toujours fraîches de la couronne qu’elle a elle-même tressée, quarante ans auparavant.

« Heureux qui croit sans avoir vu » (Jn 20,29)

L’Église accueille avec prudence le prodige. Elle fait refermer la bière que l’on place à côté de la chaire. Une châtelaine de Pibrac, Madame de Beauregard, ignorant l’histoire et relevant d’un accouchement difficile, est incommodée jusqu’à la terreur par la vue de ce cercueil au milieu de l’église. Elle finit par obtenir que la bière soit transportée ailleurs. Or, dès le lendemain, elle tombe gravement malade. On diagnostique un ulcère et l’enfant qu’elle allaite est lui-même en danger de mort. Les médecins de Toulouse ne réussissent ni à guérir la plaie, ni à soigner l’enfant qui refuse toute nourriture.

La jeune femme implore l’aide de celle qu’elle a rejetée et une nuit, Germaine lui apparaît tandis qu’elle prie. Au matin, la châtelaine se sent très bien. On examine sa plaie qui est complètement cicatrisée. Elle réclame son bébé et dès qu’il est dans ses bras, il se ranime et se met à téter vigoureusement. La mère et l’enfant sont sauvés ! Tout le château vient s’agenouiller devant le cercueil de Germaine, et Madame de Beauregard, portant son bébé, conduit la procession.

Le châtelain offre en reconnaissance un cercueil de plomb qui est installé à la sacristie. Et jamais le culte populaire rendu à Germaine ne diminue en affluence et en ferveur. Nombreuses sont les mères de famille venues confier leurs enfants à la protection fraternelle de la petite orpheline ! En 1670, un prêtre paralysé se fait porter près du cercueil de Germaine ; après avoir prié, il se lève et marche pour célébrer la messe. En 1678, l’intercession de Germaine guérit Jean Guion, atteint d’ulcères au cou et aux jambes. En 1692, un terrible orage de grêle qui menace les récoltes et dévaste les alentours s’éloigne du village quand tous les habitants effrayés se réunissent dans l’église et prient autour de leur bergère.

L’humble bergère élevée sur les autels

En 1696, le village de Pibrac se réunit, toutes classes sociales confondues, pour décider d’introduire à Rome la cause de Germaine. Le cercueil de plomb est ordinairement fermé à clé, mais un rapport officiel de 1700 témoigne qu’à cette époque encore, le corps et les vêtements sont intacts, et la chair est souple au toucher. En 1737 est accordée l’autorisation officielle de rendre un culte à Germaine de Pibrac, nom qui lui est donné pour la première fois. L’abbé Francès écrit la vie de Germaine en 1763.

Mais survient la Révolution et ses actes sacrilèges. En 1790, le Comité révolutionnaire, apprenant que des miracles continuent à être opérés par le corps de la bergère, intact depuis presque 200 ans, ordonne de verser de la chaux vive sur la dépouille de la jeune fille, au moment même où les villageois tentent de la cacher, enveloppée d’un linge de soie, dans une fosse creusée à la hâte. La haine des hommes a détruit ce que le temps n’avait pu corrompre. Plus tard, quand la terreur s’est apaisée, les gens de Pibrac retrouvent le cercueil et l’ouvrent : il ne contient plus que des os, mais le linge de soie est imprégné de sang.

C’est seulement en 1845 que l’abbé Estrade plaide devant le pape Grégoire XVI la cause de Germaine. Le Saint Père lui avoue plus tard que son premier mouvement fut un grand déplaisir, puis il est touché par cette vie admirable, par cette patience qui ne s’est jamais démentie : C’est bien la Sainte qu’il nous faut ! Le temps lui manque et c’est à Pie IX qu’est réservée la double joie de béatifier Germaine en 1854 et de la canoniser en 1867. Six miracles furent officiellement constatés pour soutenir sa cause, concernant tous des enfants ou des pauvres.

Sainte patronne des orphelins, des enfants maltraités et abandonnés, confions à Germaine la détresse de tant d’enfants qui, comme elle, ne reçoivent pas l’amour et les soins auxquels ils ont droit. Que sa prière fraternelle les conduise à se tourner vers leur Père du Ciel : « Sois sans crainte, petit troupeau, car votre Père s’est complu à vous donner le Royaume. » (Lc 22,32)

Germaine visite sa maison natale

 

En 1922, une étrange procession pénétra dans la vieille ferme de Maître Laurent. La maison où Germaine avait grandi, souffert et aimé était passée entre beaucoup de mains avant de finir dans une vente aux enchères. Un généreux bienfaiteur en fit l’acquisition pour l’offrir au clergé de Pibrac. Et l’on amena en cortège la châsse de cristal où repose le corps de la jeune fille, recouvert d’un moulage de cire. On lui fit « visiter » la cuisine, la chambre aux murs nus, l’étable où elle dormait en hiver.

(Paru dans la revue Feu et Lumière, Février 2001)

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