Saint Thomas d’Aquin (1224 – 1274)

« Une formidable intelligence au service de l’amour »

Paru dans la revue Feu et Lumière de Janvier 2001

Patron des universités, lycées, collèges et écoles catholiques depuis 1880, saint Thomas d’Aquin nous rejoint, du fond du XIIIème siècle, pour réconcilier en nous la foi et la raison, et nous inviter à mettre notre intelligence au service d’un surcroît d’amour, lui qui disait : Il faut connaître pour aimer.

Sur les rayons d’une bibliothèque s’alignent les quatre volumes de la Somme théologique, le plus célèbre des écrits de saint Thomas d’Aquin. Cette œuvre extraordinaire resta cependant inachevée, réponse ébauchée à la quête de toute une vie : Qu’est-ce que Dieu ? Son auteur cessa d’écrire trois mois avant de mourir, comblé dans son cœur et son esprit par Celui qui avait été l’objet de tous ses désirs : Ce que j’ai écrit me semble de la paille, à côté de ce que j’ai vu et qui m’a été révélé.

 

L’écolier du Mont-Cassin

 

Dans la petite ville d’Aquin, dans le royaume des Deux-Siciles, le château de Rocca-Secca dresse sa masse imposante en face de la célèbre Abbaye bénédictine du Mont-Cassin. C’est là qu’en 1224, la comtesse Théodora donne naissance à son huitième enfant, Thomas. Le comte Landolphe se réjouit de la destinée glorieuse qui attend ce troisième fils, car il a décidé de faire de lui l’abbé du Mont-Cassin. Son parrain est le pape Honorius III.

 

Dès sa plus tendre enfance, Thomas se distingue autant par la bonté de son cœur que par la vivacité de son intelligence. Quand il pleure, on lui donne des livres et il prend un singulier plaisir à les remuer et à les feuilleter. À cinq ans, comme beaucoup de nobles de son époque, il est envoyé à l’école du Mont-Cassin, conduit par sa nourrice car ses parents sont en larmes.

 

Il y fait de rapides progrès et montre des vertus bien supérieures à son âge. Posé, réfléchi, il passe de longs moments à la chapelle. Fuyant les amusements dissipés et les futilités, il travaille avec application et on le voit toujours avec un livre à la main. À six ans, un jour, il est assis à l’écart, silencieux. Le maître s’approche. Thomas lève les yeux vers le vieux religieux et l’interroge : Dites-moi, qu’est-ce que Dieu ?

 

L’étudiant de Naples

 

Après quelques années, l’abbé Sinibald, ayant remarqué sa sainteté précoce et son ardeur à l’étude, conseille au comte de l’envoyer à l’Université de Naples. Thomas passe plusieurs mois dans sa famille et chacun peut apprécier ses exquises qualités de cœur. On redoute pour son innocence les plaisirs de la grande ville dont on dit à l’époque : Naples est un paradis, mais habité par des démons.

 

Thomas arrive à Naples en 1237. Il a 13 ans et son intelligence jette ses professeurs dans la stupéfaction : il fait preuve d’une profondeur de jugement, d’une perspicacité et d’une pénétration vraiment étonnantes, et répète ses leçons avec plus de clarté que les maîtres n’en ont eu pour les exposer.

 

C’est à Naples qu’à 17 ans, il rencontre l’Ordre des Frères Prêcheurs, fondé par saint Dominique en 1215 et présent dans cette ville depuis 1231. Thomas suit assidûment les enseignements donnés à l’église Saint-Archange. Après trois ans de discernement, en 1244, Thomas reçoit l’habit dominicain ; il vient d’avoir 20 ans.

 

Le prisonnier de Rocca-Secca

 

Cette nouvelle jette la famille d’Aquin et ses proches dans la consternation : le fils d’une si illustre maison, devenir un simple religieux mendiant ! Jean le Teutonique, le maître de l’Ordre, devant se rendre en Lombardie emmène Thomas pour le soustraire à la colère familiale. Mais ses deux frères (son père est mort un an plus tôt) le rejoignent, le capturent lors d’une halte et le ramènent au château de Rocca-Secca.

 

Durant plus d’un an, Thomas va subir dans une dure détention tous les assauts de la persuasion maternelle : promesses, tendres reproches, menaces et mauvais traitements. Mais rien n’ébranle la conviction et la fidélité du jeune novice : il convertit à sa cause ses sœurs chargées de le convaincre, il retient sur lui avec une poigne de fer les lambeaux de son habit monastique dont ses frères veulent le dépouiller. Il reçoit la visite d’une prostituée envoyée par ses frères et la chasse avec un tison enflammé saisi dans la cheminée. Tombant à genoux, il trace une croix sur le mur avec le tison encore embrasé et demande la grâce de la pureté de l’âme et du corps. Il entre alors en extase et voit deux anges descendre du Ciel et lui ceindre la taille d’un cordon. Se réveillant, il découvre sur lui une ceinture de fils blancs, tissée avec une extrême finesse. Il la garda toute sa vie en la dissimulant soigneusement. Cette ceinture miraculeuse est encore conservée de nos jours à l’église Saint-Dominique de Chieri, en Italie.

 

Cette résistance inflexible qui ne se départit jamais de douceur et de respect a raison de la comtesse Théodora. Une nuit, des frères prêcheurs appelés de Naples voient glisser une corbeille le long de la muraille. Thomas est descendu à terre et rendu à l’affection de ses frères.

 

L’élève de saint Albert le Grand

 

Thomas commence alors des études théologiques à Paris. Son maître est Albert le Grand, dominicain depuis plus de 20 ans. Thomas mène au couvent Saint-Jacques une existence ordonnée et priante. Il parle peu, étudie beaucoup, prie sans cesse. Ses camarades le surnomment malicieusement le grand bœuf muet de Sicile. Maître Albert s’avoue déçu : on lui a tant vanté l’intelligence du jeune homme qu’il s’attendait à mieux.

 

Lors d’une leçon particulièrement ardue, un élève qui croit Thomas en difficulté s’offre à lui expliquer le cours, s’embrouille, se trompe. Thomas lui propose humblement son aide et éclaircit le passage obscur avec une lucidité si parfaite que le jeune homme, saisi d’admiration, court en référer à Maître Albert. Celui-ci soumet l’étudiant à une séance publique et lui oppose quatre arguments qu’il doit réfuter. Thomas le fait si clairement, si aisément qu’Albert le Grand se tourne vers les élèves stupéfaits : Ah ! Vous l’appelez le bœuf muet ! Je vous le dis, quand ce bœuf mugira, ses mugissements s’entendront d’une extrémité de la terre à l’autre !

 

Le maître en théologie

 

Thomas commence à enseigner en 1252 – il a 30 ans. On ignore sa date d’ordination sacerdotale, mais il se distingue par sa dévotion et son amour de l’Eucharistie. Toute sa vie sera consacrée à exhorter, stimuler, éclairer, combattre les hérésies. Il mène de front ses cours, ses prédications, ses traités, ses sommes, des lettres. Il écrit une Messe du Saint-Sacrement et chante dans le merveilleux Pange Lingua le mystère sublime de l’Eucharistie. Il dicte à 2 ou 3 secrétaires en même temps.

 

Il passe une grande partie de la nuit dans l’église, puis rentre dans sa cellule avant les matines, afin que nul ne s’en aperçoive. Jamais il ne manque les offices, bien qu’il en ait la dispense à cause de son travail considérable et des nombreuses visites qu’il doit recevoir. Son esprit ne se laisse jamais distraire de Dieu ; sans doute aurait-il pu dire comme la petite Thérèse : Je ne suis jamais restée plus de trois minutes sans penser au Bon Dieu.

 

Quand il célèbre l’Eucharistie, des larmes coulent sur ses joues. Plusieurs fois, on le voit élevé de terre. Il est parfois ravi hors de lui-même. Un jour, on sert des olives tellement salées que nul ne peut les manger. Thomas seul, recueilli en Dieu, achève sa portion sans s’apercevoir de rien.

 

Un autre jour, invité avec son prieur à la table du roi Saint Louis, il s’écrie tout à coup en tapant du poing sur la table : Je tiens l’argument contre les Manichéens – hérésie qui nie le Dieu unique. Son prieur tout confus le tire par la manche. Thomas s’excuse humblement. Mais le Roi, séduit et plein d’admiration, fait appeler un secrétaire pour noter sur-le-champ l’intuition du maître.

 

Il souffre terriblement des jambes. Quand on doit lui cautériser la jambe, il entre en extase et, insensible à toute douleur, laisse le chirurgien lui brûler les chairs. Une nuit, son secrétaire le trouve en prière, la main en feu tenant le cierge qui s’était consumé, sans qu’il ait pris conscience de la flamme qui brûlait ses doigts.

 

Le 6 décembre 1273, à 49 ans, dans une extase, il voit le Christ : Tu as bien écrit de moi, Thomas, quelle récompense désires-tu ? – Rien d’autre que toi, Seigneur ! Ébloui par les vérités éternelles qu’il a contemplées, il cesse d’écrire et prie que la fin de sa vie suive vite celle de son œuvre.

 

Appelé par le pape Grégoire X à participer au Concile de Lyon, au cours du voyage, il tombe malade et se fait conduire au couvent cistercien de Fossa Nova : C’est ici le lieu de mon repos ! Sa dernière confession ressemble à celle d’un enfant. Le 7 mars 1274, entouré de Dominicains et de Cisterciens, il reçoit l’extrême-onction, prêche une ultime fois sur le Cantique des Cantiques, puis son souffle se perd. Il murmure le Credo et sur ces mots : Je remets tout au jugement de l’Église, il entre en agonie. Paisiblement, à l’aube, loin des honneurs éphémères de ce monde, il rejoint dans la Gloire son Seigneur dont il a dit : « Vous n’avez qu’un seul maître, le Christ. » (Mt 23,8)

 

Repères biographiques

 

1224 : naissance de Thomas d’Aquin à Rocca Secca

1239 : Thomas étudie à Naples

1244 : il entre dans l’Ordre des Frères Prêcheurs

1245 : il étudie à Paris

1248 : il étudie à Cologne avec Albert le Grand et devient prêtre

1252 : il enseigne à Paris

1257 : il devient Maître en théologie

1259 : il enseigne à la cour des Papes

1269 : il enseigne de nouveau à Paris

1272 : il enseigne au couvent de Naples

7 mars 1274 : il meurt à Fossa Nova

1323 : canonisation de Thomas d’Aquin

1573 : il est nommé Docteur de l’Église

1880 : il est nommé Patron des universités, académies, collèges et écoles catholiques.

Un abîme d’humilité

 

Thomas aurait pu s’enorgueillir de sa haute naissance autant que des capacités exceptionnelles que Dieu avait mises en lui et des lumières divines dont il bénéficiait. Mais comme un nouveau Moïse, nul ne fut plus humble que lui. Un jeune emporté lui reprocha un jour de n’être pas si savant qu’on le croyait. Il répondit doucement : Bien sûr, mon enfant, c’est pourquoi je ne cesse d’étudier.

 

Quand il entendait parler d’orgueil ou d’amour propre, Thomas traçait une petite croix sur son cœur. Dans ses prières, il ne demandait que deux choses : que sa doctrine plaise à Dieu, et de pouvoir vivre et mourir en simple religieux. Dans les discussions, il restait toujours si modéré qu’il touchait son adversaire autant par son humilité que par la vivacité de son intelligence.

 

Revenant de l’abbaye de Saint-Denys avec ses disciples, Thomas s’arrêta et tous admirèrent la vue magnifique sur Paris. L’un d’eux, se souvenant de la glorieuse destinée qu’aurait pu avoir le fils du comte d’Aquin, demanda à Thomas : Cette belle cité, ne voudriez-vous pas en être le souverain ? – J’aimerais bien mieux avoir les homélies de saint Jean Chrysostome sur saint Matthieu !

 

La perfection de l’obéissance

 

Un jour, il faisait la lecture à table. Le correcteur le reprit sur la prononciation d’un mot. Thomas se corrigea aussitôt. Un moine vint ensuite le trouver, mécontent : Vous avez eu tort de vous reprendre, le père correcteur s’était manifestement trompé. Thomas répliqua : La prononciation importe peu ; ce qui importe, c’est d’être humble et obéissant.

Un moine étranger qui devait aller en ville avait la permission de se faire accompagner du premier moine qu’il rencontrerait. Il appela Thomas qui le suivit. Corpulent et souffrant des jambes, il avançait lentement et essuyait les reproches de son compagnon. En ville, les gens s’étonnèrent et firent connaître au moine la qualité de celui qui marchait à ses côtés. Le malheureux s’excusa de son erreur, s’attirant cette remarque du Docteur sur la perfection de l’obéissance : L’homme se soumet à l’homme pour l’amour de Dieu, comme Dieu a obéi à l’homme pour l’amour de l’homme.

 

Un ange de charité

 

Lorsqu’il avait dix ans, une terrible famine ravagea le pays. Thomas, dont le cœur débordait de charité, donnait tout ce qu’il avait. Comme les indigents augmentaient et que ses privations ne suffisaient plus, le jeune comte se glissait aux cuisines, enlevait tous les aliments qu’il trouvait et les distribuait aux pauvres. Les domestiques se plaignirent et sur les conseils de son majordome alarmé, le comte résolut de le surprendre. La nuit suivante, Thomas, cachant dans son manteau le butin de sa charité, se trouva face à son père. Ouvre ton manteau et montre-moi ce que tu caches !, ordonna le comte. L’enfant obéit et une brassée de fleurs tomba des plis du vêtement, couvrant les pieds du châtelain et de son fils. Le comte, ému jusqu’aux larmes, embrassa l’enfant et l’adjura de distribuer tous les biens du château jusqu’au dernier morceau de pain !

 

Thomas était si charitable qu’il ne soupçonnait pas le mal chez autrui. Quand il découvrait les défauts de ses semblables, il pleurait leurs fautes comme s’il les avait commises lui-même. Jamais il ne s’emporta ni ne méprisa. Si ce n’était par zèle pour la vérité, jamais il ne contestait ; mais si l’autre se trompait, il gémissait en secret, priait, pleurait devant son crucifix. Il invitait l’adversaire à reconnaître son erreur, avec une tranquillité d’âme et une modération de langage qui faisaient l’admiration des auditeurs les plus passionnés.

 

Pourtant, un graphologue étudiant son écriture fut surpris de découvrir qu’un tempérament violent se dissimulait sous tant de divine douceur.

 

La Somme théologique

 

Thomas la commença en 1265 et il finit d’écrire le 6 décembre 1273, la laissant inachevée. Cette œuvre magistrale est une synthèse de théologie : De ce qui pouvait n’être qu’une compilation, il fit un chef-d’œuvre (Lacordaire). Elle comporte trois parties : Dieu, l’ange et l’homme ; la morale ; l’incarnation du Verbe.

 

Elle contient 613 questions, 3106 articles, plus de 15 000 arguments ou éclaircissements, le tout enrichi de maximes des philosophes ou des Pères de l’Église. Aux détracteurs de cette œuvre grandiose, le pape Jean XXII répondit : Chacun de ses articles est un miracle. Elle est traduite dans toutes les langues, y compris en chinois.

 

Thomas se basait sur la philosophie d’Aristote. Son grand ami franciscain saint Bonaventure lui reprocha de mêler l’eau de la raison au vin pur de la sagesse divine. Thomas rétorqua : Notre Seigneur à Cana n’a-t-il pas changé l’eau en vin ? signifiant ainsi que son génie était de  » christianiser  » la pensée d’Aristote. L’hérétique Bucer déclarait : Supprimez Thomas et je détruirai l’Église.

 

Au Concile de Trente (1545), elle fut placée solennellement au centre de l’assemblée, à côté de la Bible. Au IXème Congrès thomiste international (sept. 1990), le pape Jean-Paul II déclara : Saint Thomas ne pouvait certes pas prévoir un monde culturel et religieux aussi vaste et complexe que celui que nous connaissons aujourd’hui ; mais parce que sa première préoccupation fut de chercher la vérité universelle, il a tracé une méthode de travail missionnaire dont l’étude constante et approfondie doit être favorisée.

 

Prière avant l’étude

 

Créateur ineffable,

Vous êtes la vraie source de la lumière et de la Sagesse.

Daignez répandre votre clarté sur l’obscurité de mon intelligence.

Chassez de moi les ténèbres du péché et de l’ignorance.

Donnez-moi :

la pénétration pour comprendre,

la mémoire pour retenir,

la méthode et la facilité pour apprendre

la lucidité pour interpréter

une grâce abondante pour m’exprimer.

Aidez le commencement de mon travail,

Dirigez-en le progrès,

Couronnez-en la fin.

Par le Christ Jésus notre Seigneur. Amen

St Thomas d’Aquin

 

Citations

 

« Dieu lui donna une sagesse et une intelligence extrêmement grandes et un cœur aussi vaste que le sable qui est au bord de la mer. »

1R 4,9

 

Le vrai bonheur ne peut consister que dans la contemplation de Dieu.

St Thomas d’Aquin

 

L’âme de Frère Thomas était le radieux tabernacle du Saint-Esprit, parce qu’on voyait toujours resplendir sur ses traits la joie et la douceur.

Barthélemy de Capoue

 

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