Robert Schuman (1886-1963)

Un homme d’unité

Paru dans la revue Feu et Lumière, Janvier 2003

À l’heure des nombreuses dissensions sur l’Europe, Robert Schuman nous rappelle que l’unité européenne ne sera pas seulement économique et financière : L’Europe doit se faire une âme. Il nous montre ce que doit être le chrétien dans la vie politique : un ferment de réconciliation, un artisan de paix. Il a appliqué toute sa vie cette parole de saint Paul : « En sa personne, il a tué la haine. » (Ep 2,16)

 

En 1909, Robert Schuman assiste à la béatification de Jeanne d’Arc ; il est citoyen allemand. Lors de la canonisation de Jeanne d’Arc, en 1920, il est citoyen français. En son cœur, il réunit dans un même amour la France et l’Allemagne, Balzac et Goethe, Jean Monnet et le chancelier Adenauer. Et parce qu’il faut connaître pour aimer, il a beaucoup voyagé, pèlerin de la réconciliation qui voulait faire, de peuples héréditairement ennemis, des frères dans le Christ.

 

Un triple héritage culturel

 

Depuis le 10 mai 1871, l’Alsace et la Moselle sont rattachées à l’Allemagne. C’est donc un citoyen allemand d’Évrange, Jean-Pierre Schuman, qui épouse en 1884 la luxembourgeoise Eugénie Duren ; et c’est à un citoyen allemand qu’Eugénie donne naissance le 29 juin 1886, à Luxembourg. Robert Schuman goûte une enfance heureuse, enfant unique de ce couple profondément chrétien, dans une alternance entre les études où il excelle et des visites en Lorraine, terre paternelle dont il s’éprend.

 

Il a quatre ans quand la couronne du Luxembourg passe au grand-duc Adolphe et cet événement le marque : Perdu dans la masse, je m’enflammais de son enthousiasme, je partageais sa fierté. J’ai acquis là les premières notions du patriotisme. Je savais désormais ce qu’est l’amour du pays. Son enfance et son adolescence baignent dans un triple courant culturel : Robert parle le luxembourgeois, dialecte germanique, avec les enfants de son âge ; l’enseignement est bilingue, français et allemand, avec une prépondérance donnée au français. Robert est un élève brillant, espiègle, joyeux, avec une prédilection marquée pour le latin, l’histoire et les mathématiques.

 

Son père meurt alors qu’il a quatorze ans. Ce drame resserre les liens entre Robert et sa mère, à tel point qu’elle sera l’unique figure féminine de sa vie. Robert Schuman grandit « en sagesse, en taille et en grâce » (Lc 2,52), tant au plan intellectuel – Eugénie possède plusieurs centaines de bons livres français et allemands – qu’au plan spirituel : la Bible est son livre de chevet, il récite le Rosaire, fréquente assidûment l’Eucharistie. Après avoir achevé ses études luxembourgeoises en 1903, promis à une réussite enviable, il surprend son entourage en décidant de refaire sa Terminale à Metz, afin d’obtenir le baccalauréat allemand. En lui se mêlent et s’harmonisent des sentiments paradoxaux : le désir d’approfondir sa connaissance et son admiration de la très riche culture allemande, et la conscience d’appartenir à la France à travers la Lorraine, sa petite patrie pour laquelle mon cœur battra jusqu’à la fin de ma vie.

 

« L’instrument que j’ai choisi » (Ac 9,15)

 

En 1903, l’Alsace et la Moselle sont allemandes depuis 32 ans. Si leur forte identité patriotique demeure, la flamme protestataire du début s’est atténuée et l’espoir de revenir au sein de la France apparaît comme un rêve inaccessible. Sans savoir qu’il a été choisi par la Providence pour concrétiser ce rêve, le jeune Robert entame un périple universitaire qui lui fera toucher l’âme allemande. Il a choisi d’étudier le droit et son parcours le mène de Bonn à Cologne, puis à Munich et à Berlin pour finir par Strasbourg. Il constitue là les bases d’un enrichissement spirituel et intellectuel considérable.

 

Le 30 août 1911, sa mère est tuée dans un accident de cheval. Robert, foudroyé par cette tragédie, songe à se retirer dans un monastère pour y devenir prêtre ; son meilleur ami l’en dissuade : L’apostolat laïc est une nécessité urgente, je ne puis imaginer de meilleur apôtre que toi. Robert adhère donc à la grande orientation de sa vie : faire passer le bien commun avant son intérêt propre. Début 1912, il réussit brillamment son examen et, à 26 ans, devient avocat. Il s’installe à Metz et ne tarde pas à être connu.

 

Selon ses contemporains, ce qui frappe de prime d’abord chez Robert Schuman, c’est le rayonnement de sa vie intérieure. On reconnaît d’emblée, en lui, un homme consacré, sans désirs personnels, sans ambition, d’une totale sincérité et humilité intellectuelle, qui ne cherchait qu’à servir. S’il est par tempérament pacifique, timide et hésitant, quand il était sûr de ce qu’exigeait de lui sa voix intérieure, il prenait brusquement les initiatives les plus hardies et les poussait jusqu’au bout, insensible aux critiques, aux attaques, aux menaces. Ses plaidoiries frappent autant par leur sérieux et leur clarté que par leur honnêteté : Il n’a jamais employé un moyen vulgaire, exagéré le poids d’un argument, ni élevé la voix.

 

Apôtre dans la cité

 

Quand commence la première guerre mondiale, Robert, réformé, est incorporé comme secrétaire dans une sous-préfecture à 30 kms de Metz, assistant avec aversion et tristesse à ce défoulement aveugle et insensé. Le 19 novembre 1918, les troupes françaises entrent à Metz ; après 47 ans, l’Alsace et la Moselle redeviennent françaises. Mais, une fois passés les jours de liesse, les problèmes se posent au quotidien : la population n’entend pas renoncer à sa législation scolaire et religieuse, ainsi qu’à sa législation sociale héritée de l’Allemagne et qui est la plus avancée d’Europe.

 

Le 16 novembre 1919 sont prévues les premières élections législatives d’après-guerre. Sollicité, Schuman refuse d’abord d’être candidat ; ceux qui connaissent sa valeur et sa précieuse connaissance du droit allemand l’encouragent : La Lorraine a besoin de vous pour préserver son âme. Il accepte, à son corps défendant, cette mission qui va changer sa vie : Il y a des devoirs auxquels on ne peut se dérober. Sa modestie et son allure effacée ne cachent pas au bon sens populaire sa compétence, son intégrité et sa foi active : il reçoit 64 % des suffrages. Le 8 décembre 1919, fête de l’Immaculée Conception, a lieu la première séance de la nouvelle chambre des Députés.

 

Robert Schuman se met au travail : C’est un métier qu’on apprend comme un autre, dans la conscience aiguë de sa responsabilité envers ceux qui lui ont fait confiance : Comme tout ce qui est terrestre, la politique et les politiciens seront jugés d’après leurs fruits. Déjà spécialiste du droit allemand et du droit local alsacien-lorrain, il étudie le droit français qui lui est moins familier, examine des projets et propositions de lois, œuvre à la réintégration de l’Alsace et de la Moselle dans tous les aspects de la vie syndicale, judiciaire, commerciale, administrative, locative… C’est après avoir abattu un travail considérable qu’il est réélu le 11 mai 1924.

 

En 1928, le mode de scrutin a changé ; Schuman choisit l’arrondissement de Thionville dont est originaire sa famille paternelle. Plus on le connaît, plus on l’aime : il est réélu en 1932 et en 1936 ; approuvant le réel progrès social apporté par le Front populaire, il est considéré comme l’homme de la sagesse, de la pondération et de la paix, défendant une politique de réalisme sans idéologie. La tourmente de la Deuxième Guerre mondiale marque la débâcle de la IIIème République : Nous avons vécu un siècle en six semaines, écrit-il le 6 août 1940.

 

Préparer l’unité de l’Europe dès 1942

 

Arrêté par les nazis, il garde une confiance inébranlable en la Providence, en la valeur des forces impérissables, en la grâce d’en haut qui ne nous fera pas défaut au moment crucial. Déjà en 1942, il pense aux lendemains de la guerre : la France et l’Allemagne doivent s’unir une bonne fois pour toutes car la meilleure garantie pour une nation réside dans la solidarité des nations guidées par un même esprit et acceptant des tâches communes dans un intérêt commun.

 

Ce prophète de la paix devient ministre des Finances en 1946 et s’attelle avec sérieux à rétablir l’équilibre financier : Les chrétiens doivent s’acquitter au mieux de leurs tâches car ils œuvrent , quoi qu’ils fassent, à l’édification du règne de Dieu sur terre. Il fait sourire parce qu’il éteint lui-même, le soir, les lumières des bureaux : Ce sont les petites économies qui font les grandes ! Cette rigueur dans la gestion des affaires publiques le conduit à être chef du gouvernement de 1947 à 1949. En 1948, il est nommé ministre des Affaires étrangères ; dans le contexte dangereux et antagoniste de la Guerre Froide, il porte en lui, plus vivant que jamais, le rêve d’une Europe unifiée.

 

Le lien entre nations sera d’abord une amitié entre des hommes : une sympathie profonde naît entre Robert Schuman et Dean Acheson, le secrétaire d’État américain. Mais ce qui rend possible le rapprochement franco-allemand, c’est l’amitié qui se crée entre Schuman et un homme qui lui ressemble, comme lui catholique fervent, comme lui amateur d’histoire et de littérature, comme lui simple et plein d’humour, le chancelier allemand Konrad Adenauer. Si on leur ajoute Alcide de Gasperi, chef du gouvernement italien, qui leur est semblable par sa foi, sa vision et ses goûts, on découvre là les instruments choisis par le Seigneur pour cette étape capitale de l’histoire européenne.

 

Le pèlerin de l’Europe

 

Après de longs mois de patientes manœuvres et de petits pas, Schuman avec sa déclaration du 9 mai 1950 qui annonce la création de la Communauté Européenne du charbon et de l’acier, ou CECA, pose l’acte de naissance de l’Europe communautaire, introduisant le ferment d’une communauté plus large et plus profonde entre des pays longtemps opposés, démarche indispensable à la préservation de la paix.

 

À partir de 1953, il va parcourir le monde entier pour faire des conférences sur cette idée dont on sent qu’elle revêt une importance sans précédent historique. Déjà surnommé le Pèlerin de l’Europe et le Père de l’Europe, il explique et rassure : le projet ne consiste pas à fusionner les nations qui doivent rester indépendantes, mais à unir ce qui est divisé et séparé. Le 23 février 1955, il accepte une dernière mission gouvernementale et reçoit, lui l’ancien avocat, le ministère de la justice, prônant une réforme radicale de cette charge délicate : L’indépendance de l’autorité civile est cruciale pour la paix civile et la tranquillité des citoyens.

 

Le 19 mars 1958, jour où l’Église fête saint Joseph, se réunit pour la première fois l’Assemblée parlementaire européenne. Elle élit Robert Schuman à sa présidence. Il en éprouve une grande joie et reprend ses tournées européennes, reçu partout avec ferveur et enthousiasme.

 

Mais en 1959 commence son chemin de croix : il subit les premières atteintes d’une sclérose progressive des artères cérébrales. En 1961, chez lui, il tombe au cours d’une promenade et ne peut se relever. S’il est vivant quand on le trouve, le lendemain matin, il le doit à sa robuste constitution. Dans la paix et la sérénité, il décline. Le 3 septembre 1963, il entre en agonie et s’éteint doucement le lendemain, à 77 ans.

 

Ne doutons pas qu’il continue d’intercéder pour l’unité de la famille humaine ; son livre Pour l’Europe, achevé en 1960 et publié après sa mort, se termine sur ces mots en forme de prière : L’Europe se cherche ; elle sait qu’elle a en mains son propre avenir. Jamais elle n’a été si près du but. Dieu fasse qu’elle ne laisse pas passer l’heure de son destin, l’ultime chance de son salut.

 

Pour en savoir plus :

Robert Schuman Père de l’Europe, de René Lejeune, Fayard 2000, 255p.

Pour tout renseignement sur la cause de Robert Schuman :

Couvent des Sœurs servantes du Cœur de Jésus

136 rue Robert Schuman

F-57160 Scy-Chazelles

 

L’évangélisation de l’Europe

L’Europe a été choisie par l’Esprit Saint pour recevoir, en premier, le message évangélique et le répandre dans le monde entier. C’est d’abord saint Paul qui reçoit la vision d’un Macédonien l’appelant au secours : « Nous cherchâmes aussitôt à partir pour la Macédoine, persuadés que Dieu nous appelait à y porter la Bonne Nouvelle. » (Ac 16,10) Il se rend à Rome pour y prêcher et y mourir : « De même que tu as rendu témoignage de moi à Jérusalem, ainsi faut-il que tu témoignes à Rome. » (Ac 23,11) Saint Pierre également s’est rendu à Rome pour témoigner, soutenir les chrétiens persécutés et être crucifié. Le message du Christ a imprégné l’Europe jusque dans ses racines.

 

Les saints patrons de l’Europe

Le 24 octobre 1964, le pape Paul VI proclame saint Benoît (480-547) patron de l’Europe. Jean-Paul II, le 31 décembre 1980, nomme les saints Cyrille (827-869) et Méthode (825-885) co-patrons de l’Europe afin d’attirer l’attention de ceux qui ont à cœur le bien, la concorde et l’unité de l’Europe.

À ces trois figures d’hommes, le saint Père va adjoindre trois visages de femmes : le 1er octobre 1999 sont proclamées co-patronnes de l’Europe sainte Brigitte de Suède (1303-1373), sainte Catherine de Sienne (1347-1380) et sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix (Edith Stein, 1891-1942), qui dans une perspective européenne, à des époques diverses, ont apporté une contribution très significative à la croissance non seulement de l’Église, mais de la société elle-même.

 

Pensées de Robert Schuman

 

Le chrétien et la politique

« Pour une animation chrétienne de l’ordre temporel, les fidèles laïcs ne peuvent absolument pas renoncer à la participation à la politique », exhortait Jean-Paul II en 1988.

Jésus nous a dit « Mon Royaume n’est pas de ce monde » (Jn 18,36) mais en même temps, il nous invite à être « le sel de la terre » (Mt 5,13), «  la lumière du monde » (Mt 5,14), le levain dans la pâte (Mt 13,33). C’est en nous reconnaissant tous enfants d’un même Père et en cherchant à être des « artisans de paix » (Mt 5-9) que nous travaillerons à construire un monde plus juste et plus humain : La tâche de l’homme politique responsable consiste à concilier, dans une synthèse parfois délicate mais nécessaire, deux ordres de considérations, le spirituel et le profane.

Que l’idée d’une Europe réconciliée, unie et forte soit le mot d’ordre pour les jeunes générations.

 

La loi universelle de l’amour et de la charité a fait de tout homme notre prochain.

 

La guerre sainte est l’expression la plus redoutable d’une exploitation sanglante du sentiment religieux.

 

La paix mondiale ne peut être sauvegardée sans des efforts créateurs à la mesure des dangers qui la menacent.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s