Nicolas II

Retracer la vie de Nicolas II ne procède pas d’un goût pour la polémique. Nous voulons dans ces pages présenter un homme qui n’agissait ni pour la gloire, ni pour l’amour du pouvoir. Écrasé par une tâche au-dessus de ses forces, Nicolas Romanov nous apprend à accepter, jour après jour, la croix que Dieu pose sur nos épaules, à rechercher sa Volonté en toutes choses et à croire avec lui que ce n’est pas le mal qui vaincra, mais l’amour.

 

Le 20 octobre 1894, le tsar Alexandre III meurt. Son fils Nicolas II devient tsar. Âgé de 26 ans, fiancé à la princesse anglo-allemande Alexandra de Hesse, il n’est ni intéressé par les affaires de l’État, ni prêt à les prendre en charge. Il hérite d’un pays solide, prospère, en pleine croissance économique, mais l’autocratie exige au quotidien une fermeté et une intransigeance qui cadrent mal avec la douceur naturelle de l’âme chrétienne du jeune souverain : Dieu m’a donné une lourde croix à porter, écrit-il le 14 novembre. J’espère que sa miséricorde m’aidera à œuvrer de mon mieux, au service et pour la gloire de notre chère patrie.

 

Ni fleur d’orangerie, ni poupée de porcelaine

 

Nicolas Romanov vient au monde le 6 mai 1868 sous le règne d’Alexandre II, son grand-père, surnommé le tsar libérateur. Avec l’abolition du servage en 1861, cet immense empire traverse en effet une phase de réformes économiques et politiques. Sa mère Marie est fille du roi du Danemark ; très proche de ses enfants – elle en aura six – et consciente de la lourdeur et de l’importance de la tâche qui lui incombe, elle les oblige à se conduire toujours de façon irréprochable. Son père, le futur Alexandre III, sera probablement le monarque le plus absolu que la Russie ait connu.

 

Nicolas acquiert très jeune le sens du devoir et de la contrainte. À l’âge de dix ans, il a déjà 24 heures de cours par semaine. Son programme d’étude, établi par sa mère, est étonnamment moderne : de la botanique, de la zoologie, de l’anatomie ; l’accent est mis sur les langues étrangères, l’histoire et la littérature russes. L’étude est complétée quotidiennement par de l’équitation, de l’escrime, du dessin et de la musique. Plus tard, Nicolas apprend l’économie politique, le droit russe et international ainsi que l’art de la guerre. Ses journées sont réglées, minute après minute, du lever au coucher, même en vacances ! Son père Alexandre veut que ses enfants soient des hommes et des femmes bien de leur temps : Nous ne désirons pas faire d’eux des fleurs d’orangerie, dit-il aux professeurs. Ils doivent bien prier le Seigneur et faire consciencieusement leurs devoirs. Réprimez la paresse. Je n’ai pas besoin de poupées de porcelaine, je veux des enfants russes normaux. C’est un homme réputé dur et cruel, pourtant il est profondément juste et ne lèvera jamais la main sur l’un de ses enfants.

 

Un rayon de soleil

 

Le rang éminent qu’occupe Nicolas lui interdit beaucoup des plaisirs des enfants de son âge : il ne peut attirer l’attention, ne peut sortir quand il le veut, le jeu même n’est prévu dans son strict emploi du temps qu’avec modération. Son service militaire est la période la plus harmonieuse de sa vie : grand amateur d’action et d’activité physique, il se révèle très doué pour l’art de la guerre. Il aime le théâtre, l’opérette, la comédie musicale. La littérature fait partie intégrante de sa vie, à tel point que, pour lui, une journée sans livre est une journée perdue ! Ses goûts littéraires sont variés et il n’hésite pas à lire les écrivains qui manifestent une opposition farouche à la monarchie, pour mieux les comprendre, pour mieux les aimer.

 

Cependant, pas plus que son grand-père le tsar, il ne mesure la subversion qu’opèrent les idées révolutionnaires et nihilistes dans l’esprit de la jeunesse russe. Homme instruit et courageux, persuadé de faire le bien, Alexandre II ne réalise pas que ses ennemis voient dans sa volonté de réforme et de libéralisation un symptôme de faiblesse. Les premières manœuvres politiques intentées dans les campagnes se heurtent à un échec : la foi des paysans et leur amour filial envers leur souverain se choque des discours blasphématoires. Mais, constatant l’impossibilité d’un soulèvement populaire, ces jeunes gens n’ont plus qu’une idée : assassiner le tsar.

 

Le 1er mars 1881, une bombe frappe le souverain. Nicolas se souvient : Mon grand-père était couché sur l’étroit lit de camp où il avait l’habitude de dormir. Il portait déjà les stigmates de la mort. Mon père me conduisit près de lui et lui dit : Papa, votre rayon de soleil est là. Ses yeux bleus se sont entrouverts et il a essayé d’esquisser un sourire. Nous nous sommes agenouillés et l’empereur, mon grand-père, s’est éteint doucement. C’est ainsi que Dieu l’a voulu. Son père devient tsar sous le nom d’Alexandre III. Pour lui, âgé de 13 ans, tout semble encore plus strict et compliqué : il n’est plus le charmant petit Nicky d’antan, comme se plaît encore à le surnommer sa mère, mais l’héritier du plus grand empire du monde.

 

« Le monde entier a chaviré ! »

 

Alexandre III embrasse sa charge avec humilité et simplicité, mais met un frein radical aux réformes commencées. Son règne, d’un autoritarisme absolu, sera une période de calme et de prospérité. Nicolas, lui, voyage. Au Japon, il échappe par miracle au sabre d’un fanatique. En Sibérie, il découvre l’âme de son peuple, une âme courageuse, croyante, simple et profonde.

 

Il connaît maintes amourettes et vit à 22 ans une idylle avec une danseuse, Mathilde. Cette aventure dure trois ans, mais intérieurement, Nicolas sait qui il aime : la princesse Alexandra, fille du duc de Hesse, petite-fille de la reine Victoria d’Angleterre et cousine de l’empereur d’Allemagne, Guillaume II. Nicolas va à Cobourg chercher sa fiancée et n’est plus qu’un jeune homme amoureux : Le monde entier a chaviré, tout me semble merveilleux. Mais quand il revient en Russie, son père est à l’agonie, souffrant d’une grave déficience cardiaque indétectée. En voyant le jeune couple, le tsar murmure : Soyez heureux, mes enfants. Il meurt le 20 octobre 1894. Son fils de 26 ans devient le tsar Nicolas II : La tête me tourne et je ne puis y croire, écrit-il le soir même.

 

Une semaine après l’enterrement, il épouse Alexandra : Le jour du mariage a été une véritable torture, confie-t-il. J’ai dû faire de grands efforts pour ne pas éclater en sanglots, devant tout le monde, en pleine église. Pourtant, l’amour de cette impératrice de 22 ans le console : Je ne peux assez remercier le Seigneur du trésor qu’il m’a donné pour épouse. Je suis si heureux avec ma petite Alix que je sens que nous resterons ainsi jusqu’à la fin de nos jours.

 

Un rideau opaque

 

Ce sont tout d’abord quatre filles qui naissent de ce mariage : Olga, vive et têtue, intelligente et romantique ; Tatiana, calme et prudente, douce et très belle ; Marie, simple et bonne, robuste et agréable ; et Anastasia, la plus célèbre, irrésistiblement comique, fantasque et excellente pianiste. L’absence d’héritier n’empêche pas le tsar d’accueillir ses filles avec joie : Les enfants sont les apôtres de Dieu, pour nous parler d’amour, de paix et d’espoir. Alexandra, sensible et inquiète, dira un jour à son époux : La vie est un mystère, l’avenir se cache derrière un rideau opaque.

 

En 1904, la guerre avec le Japon annonce déjà la Seconde Guerre Mondiale. Mal armés, mal préparés, les soldats russes marchent, non au combat, mais à la boucherie, au grand désespoir de Nicolas. C’est dans ce contexte de désastre et de sang que naît Alexis, le tsarévitch, l’héritier du trône, le 30 juillet 1904, jour magnifique et inoubliable, dira le tsar. Deux mois plus tard, l’on découvre que l’enfant a hérité de la branche maternelle la terrible hémophilie. Chaque fois qu’il se cogne, qu’il trébuche, il souffre le martyre, et toute chute ou une quinte de toux peut lui être fatale. En grandissant, il accepte sa maladie avec héroïsme : entre les crises, c’est un enfant gai et agile, raconte un professeur, un enfant intelligent et remarquablement stoïque, capable de supporter les désagréments de la vie sans se plaindre.

 

La défaite militaire se double de troubles dans le pays. Le 9 janvier 1905, appelé le Dimanche sanglant, l’armée tire sur une manifestation populaire, tuant hommes, femmes et enfants. Dix mois plus tard, le couple impérial reçoit la visite de Grigori Raspoutine, curieux personnage, débauché, paysan illettré, faux mystique et guérisseur. Quand Alexis traverse une crise, Raspoutine semble se mettre en prière et, à chaque fois, l’enfant guérit : Il n’était pas seulement vivant, il était resplendissant, raconte un témoin. L’impératrice voyant en lui un espoir pour son fils, il tient donc le couple royal sous son influence néfaste, maintenant Nicolas II dans l’aveuglement quant à la situation politique du pays. Il sera assassiné par un proche du tsar le 17 décembre 1916.

 

Trahison, mensonge et lâcheté

 

Le 1er août 1914, la Russie apporte son soutien à la Serbie et l’Allemagne lui déclare la guerre. Un an plus tard, les choses vont mal : guerre et crise économique provoquent un mécontentement populaire grandissant. Le 23 août 1915, Nicolas prend le commandement de l’armée, s’exposant comme un agneau offert en sacrifice avec une foi inébranlable en la miséricorde du Christ et l’assurance parfaite de notre victoire finale. Alexandra se dévoue auprès des soldats blessés, sans cesser d’encourager Nicolas de toute la force de son amour : Tu es si seul et si brave ! Le jeune Alexis rejoint sur le front son père qui s’en réjouit : Je dors si bien depuis qu’il est avec moi. Le soir, avant de nous coucher, nous prions ensemble. Au mess, il est assis à ma gauche et se conduit très bien. Sa présence plaît à tout le monde, ici.

 

En février 1917, l’armée se soulève. Mal conseillé, trompé, Nicolas II croit la situation désespérée et abdique le 2 mars 1918 en faveur de son frère, et non d’Alexis qui n’a que 14 ans : L’abandonner entre vos mains est au-dessus de mes forces. Accablé, il avoue : Il n’y a autour de moi que trahison, mensonge et lâcheté. Le tsar et sa famille sont d’abord enfermés dans leur résidence secondaire de Tsarskoïe Selo, puis à Tobolsk et enfin à Ekaterinbourg. Jamais ils ne se plaignent et leur vie si simple, leur gentillesse, l’amour qui les unit touchent leurs gardiens. Au contact de la famille impériale, les préjugés disparaissent, la haine s’émousse et les gardiens doivent être remplacés par d’autres.

 

Le 17 juillet 1918, les prisonniers sont sommés de descendre à la cave. Là leur est lue hâtivement une sentence de mort. Vous ne savez pas ce que vous faites, murmure Nicolas en tombant, le premier, sous le coup de feu tiré à bout portant. Alexandra, les cinq enfants, le médecin, les serviteurs sont ensuite massacrés. Les corps sont dépecés, arrosés d’acide, brûlés et leurs ossements sont enterrés à la hâte.

 

Mais Nicolas II, en entrant dans la Vie, n’a pas abandonné son pays : Dieu entend leurs saintes prières et Il nous aide à trouver la guérison spirituelle qui transfigure la vie du peuple, dira le patriarche de Moscou, Alexis II, lors de la canonisation de la famille impériale et de nombreux autres martyrs et confesseurs de la foi, le 20 août 2000.

 

La coupe amère

En février 1917, le métropolite de Moscou, Macaire, eut un songe. Il vit le Seigneur qui s’entretenait avec le tsar. Jésus tenait deux coupes dans ses mains et disait : L’une est amère, elle est pour ton peuple ; l’autre est douce et elle est pour toi. Nicolas II tomba à genoux et supplia Jésus de le laisser boire la coupe amère destinée à son peuple. Une voix se fit entendre : Le souverain a pris sur lui la faute du peuple ; désormais, le peuple russe est pardonné.

 

La couronne d’épines

Le moine Abel né en 1757 avait fait cette prophétie, gardée dans les archives secrètes du KGB :

« Il y aura un Nicolas, un saint tsar, semblable au pauvre Job [Nicolas II est né le jour de la fête de Job]. Son cœur sera aussi pur que celui d’une colombe. Il échangera sa couronne royale contre une couronne d’épines. Et le tsar sera trahi comme le fut jadis le Fils de Dieu. Le sang et les larmes vont abreuver la terre. Il n’y aura ni endroit pour fuir, ni endroit pour se cacher. La terre sera profanée, et les saintes églises fermées, et les hommes les meilleurs assassinés. Et il y aura deux guerres, l’une plus terrible que l’autre.

Mais la Russie survivra, grâce aux prières de son tsar martyr. Et il est dit que la Russie va, un jour, renaître de ses cendres. »

 

« Il va t’aider ! »

Un jeune moine témoigne : « Avant mon entrée au monastère, je rapportai chez moi un portrait du tsar. Entraîné dans une machination, mon père attendait d’être jugé et risquait la prison. Athée, il a aussitôt blasphémé contre cet être despotique et sanguinaire. Or, la nuit même, Nicolas II lui apparut en rêve. Près de lui, un homme dit à mon père : Incline-toi devant lui, il va t’aider. Mon père s’inclina devant le tsar et il aperçut, autour de Nicolas II, sa femme et ses enfants dont il n’avait jamais vu les photographies. Trois jours plus tard, les ennemis de mon père étaient démis de leurs fonctions à la tête de la région. Le procès eut lieu et, des six accusés, mon père fut le seul à être déclaré innocent. »

 

« Je vis le tsar par la fenêtre »

Glafira témoigne : « En 1994, mon fils Alexis – nommé ainsi en souvenir du tsarévitch – tomba malade. Le diagnostic était fatal : cancer de l’estomac. La veille de l’opération, je priai longtemps les saints martyrs royaux. Je m’endormis en paix et vis passer dans ma rue, en rêve, un défilé militaire avec, à sa tête, le tsar Nicolas II et son fils Alexis. Je regardais par la fenêtre. Soudain, le tsar et son fils tournèrent la tête vers moi et m’adressèrent un salut militaire. Confuse, je me cachai derrière le rideau. Le lendemain, mon fils me téléphona pour me dire que les médecins étaient perplexes, ils ne trouvaient plus de trace de la tumeur : il était guéri. »

 

Le manteau du tsar

En 1997, Nina souffrait de pneumonies à répétition. La veille du jour de naissance du tsar, elle était couchée, terrassée par une forte fièvre. Le matin, elle s’éveilla guérie. Un manteau militaire était posé sur elle. Une jeune fille vêtue d’une robe modeste et démodée était assise à son chevet et tenait un cahier d’écolier. Nina reconnut ce cahier comme étant le sien, elle y avait recopié une prière à Saint Nicolas quand elle avait 7 ans.

– D’où vient cet étrange manteau ?, demanda-t-elle.

– Il est à mon papa, répondit la jeune fille.

– Qui es-tu ?

– Marie [la troisième fille du tsar].

Elle servit à Nina un thé délicieux et dit :

– Tu vas guérir définitivement, à partir d’aujourd’hui. C’est papa qui l’a dit, c’est son anniversaire.

Nina s’endormit. Quand elle s’éveilla, il y avait près d’elle une branche de lilas dans un vase et le chapelet de sa grand-mère, avec lequel celle-ci avait été enterrée.

 

(Paru dans la revue Feu et Lumière, Mai 2002)

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s