Maria (1884-1965) et Luigi (1880-1924) Beltrame Quattrocchi

Unis jusque dans la sainteté

« Ces époux ont vécu, à la lumière de l’Évangile et avec une grande intensité humaine, l’amour conjugal et le service de la vie. » (Jean-Paul II) En béatifiant, pour la première fois de son histoire, un couple, l’Église veut rappeler à chaque famille la grâce qui repose sur elle. Au milieu des épreuves que traversent les couples, l’exemple de Maria et Luigi nous rappelle que « ce chemin de sainteté est possible, beau et extraordinairement fécond. »

Paru dans la revue Feu et Lumière de Novembre 2005

« Voilà ce qu’est le mariage. […] Fil par fil, entrelacés en Dieu l’un avec l’autre, sans intervalles, jamais, jusqu’à l’éternité. » (Maria) Sur cet amour humain, fidèle, fécond, ouvert aux autres, Dieu est venu poser le sceau d’un amour surnaturel pour faire de Maria et de Luigi ses témoins et ses apôtres : « Songe que tu ne dois pas attendre le ciel pour te sentir uni à moi, mais dès maintenant, plus que jamais, toujours plus, as-tu compris ? Dieu unit, il ne brise pas : car Dieu lui-même est amour. » (Maria)

 

Une vie ordinaire

 

Luigi, né à Catane le 12 janvier 1880, est le troisième fils de Carlo et Francesca Beltrame. Un beau-frère de Carlo, le docteur Luigi Quattrocchi, ne peut pas avoir d’enfant. Il demande à accueillir le petit Luigi, sans rompre ses liens avec sa famille d’origine. Luigi prend alors le nom de Beltrame Quattrocchi. Il fréquente l’école, puis s’inscrit à la faculté de droit où il passe sa thèse en 1902. Il devient en 1909 avocat du Trésor Public (on dit aujourd’hui avocat d’État). Les familles Beltrame et Quattrocchi se sont installées à Rome et sont liées par l’amitié à une troisième famille venue de Florence, les Corsini, qui ont une fille unique, Maria.

 

Maria, fille d’Angelo et Guilia Corsini, naît le 24 janvier 1884. La famille déménage souvent – car le père est capitaine des grenadiers de l’armée royale – avant de se fixer à Rome en 1893. Maria reçoit à l’École féminine des directrices et comptables une solide formation culturelle, aussi bien en littérature qu’en langues étrangères. S’y ajoute la richesse d’une vie intérieure nourrie par la prière et la fréquentation des sacrements, soutenue par des personnalités spirituelles de premier plan, comme le père franciscain Paoli, qui deviendra le père spirituel du couple.

 

Entre 1900 et 1904, à chaque fois que Luigi « rencontre, dans un salon ou autre, sa jeune amie Maria au sourire si vivant, il a l’impression d’avoir trouvé un point d’appui. » En décembre 1904, une péritonite met Luigi en danger et révèle à Maria la force de son attachement : J’ai tant prié et pleuré pour votre santé. Ils se fiancent le 15 mars 1905 et se marient le 25 novembre de la même année. La journée commençait ainsi, raconte Maria : messe et communion. Sortis de l’église, il me disait bonjour, comme si la journée ne commençait que maintenant. On achetait le journal, puis on montait à la maison, lui à son travail, moi à mes occupations. Chacun pour son propre compte, mais en gardant la présence de l’autre incessamment en nous.

 

Un amour fécond

 

Quatre enfants vont naître de cette union. Lors de sa première grossesse, pour se rassurer, Maria regarde les passants depuis sa fenêtre : Tous ces gens sont bien nés. Pourquoi est-ce que je devrais avoir peur ? Ils accueillent Philippo le 15 octobre 1906 : Il n’y a rien de plus beau que notre petit bonhomme. Quand il a onze mois, Maria s’angoisse devant les signes d’une nouvelle grossesse : Que ne donnerai-je pour que cela ne soit pas vrai ! Luigi la soutient et la rassure, et le 9 mars 1908, elle donne naissance à Stefania, la petite « perle » de Luigi. Puis naît Cesare le 27 novembre 1909.

 

En septembre 1913 s’annonce une autre grossesse ; mais au quatrième mois, suite à une hémorragie, tombe le diagnostic de placenta praevia (mauvaise implantation du placenta), qui équivaut alors à une double sentence de mort. Le gynécologue préconise l’avortement « si l’on veut tenter de sauver au moins la mère. » Tous deux, unanimes, refusent. Durant quatre mois, Maria reste couchée. Le 6 avril 1914, épuisée et fiévreuse, elle donne naissance à Henrichetta. Celle qui n’aurait pas dû naître restera auprès de ses parents jusqu’à leur mort.

 

Ces enfants « terribles et adorés » sont éduqués avec autant de fermeté que d’amour : Quand il fallait nous corriger, notre mère le faisait, sans attendre et sans nous « l’envoyer dire » avec un calme et une maîtrise de soi bien plus mortifiants et efficaces qu’une colère. Pour Maria, le maître-mot de l’éducation est la confiance : Nous fûmes proches d’eux, parlant avec eux, éclairant leurs doutes, corrigeant les défauts de leurs différents tempéraments. Nous vivions avec le désir de leur inspirer confiance. Leur exemple est une continuelle leçon de vie, aussi bien humaine que chrétienne.

 

Une famille ouverte

 

Dans cette famille heureuse où l’on s’aime, celui qui arrive est toujours le bienvenu : L’ami qui s’invitait était accueilli avec une joie reconnaissante. Le pauvre qui frappait à la porte était considéré comme une bénédiction. Celui dont la bonne étoile avait pâli […] reprenait courage et confiance. Pourtant, ces amitiés sont sélectionnées pour le bien de la famille : Un soir, un garçon a tenu des propos obscènes, se souvient l’un des enfants. Je n’ai plus jamais revu ce garçon. Mais la peur de la maladie elle-même n’empêche pas l’accueil, comme en témoigne Maria : Luigi amena la dernière-née d’un de ses amis qui venait de perdre sa femme. Nous avions pourtant nos propres enfants et la grippe espagnole est terriblement contagieuse, mais sa charité fut plus forte.

 

Les conversations sont cultivées, raffinées même, mais la médisance en est bannie : Pour critiquer, il faut être au moins deux, un qui critique et un qui écoute ; s’il n’y a personne pour écouter, l’autre est obligée de se taire, déclare Luigi. Les enfants confirment cet état d’esprit : Leur jugement sur les personnes, les choses et les évènements était à la fois posé et objectif, et toujours exprimé en se référant à la volonté et au dessein de Dieu. Ils acceptent encore moins les critiques contre les prêtres : S’ils ont des torts, plaignons-les car ce sont nos frères. Aidons-les par nos prières, notre confiance et notre reconnaissance.

 

Durant les grandes vacances, c’est tout un petit monde d’amis et de proches qui se réunit dans la maison de Serravalle. Une nièce garde le souvenir de ces soirs d’été : J’avoue n’avoir plus jamais réussi à prier avec autant d’intensité et de ferveur qu’à l’époque où, en fin de journée, tante Maria réunissait la famille pour le chapelet du soir, dans la petite chapelle de la maison. Et cette liturgie immuable de chaque soir revêtait à mes yeux une saveur différente.

 

Le sacerdoce des laïcs : travail et apostolat

 

Ils sont d’abord fascinés par les thèses de Mussolini. Une cousine témoigne : « J’ai été perplexe devant certaines attitudes de Maria et de son mari ; par la suite, s’étant rendu compte de l’erreur dans laquelle ils étaient tombés, ils firent amende honorable avec humilité. » Durant la deuxième guerre mondiale, avec l’aide de leurs deux fils prêtres, Maria et Luigi secourent des juifs et des déserteurs qu’ils déguisent en bénédictins : Les soutanes étaient réexpédiées le plus vite possible rue Depretis [maison du couple], prêtes à servir à d’autres « vocations tardives ». Pendant les bombardements, les familles voisines sont invitées à réciter le Rosaire à la maison Beltrame.

 

Pour eux, la mission des laïcs prend deux formes : travail et apostolat. Luigi donne une valeur spirituelle au travail : Après la prière, le travail est réellement l’occupation la plus noble et la plus satisfaisante de l’homme. Mais il va de pair avec le témoignage : Nous ne devons pas cacher nos sentiments religieux, nous devons les professer publiquement et avant tout par nos œuvres, en éclairant, autant qu’il est possible, ceux qui ont besoin de nos paroles. Un collègue incroyant et franc-maçon confie à un fils de Luigi : Ton père ne m’a jamais cassé les pieds avec des sermons. C’est par sa vie que j’ai découvert Dieu.

 

Maria, elle, est catéchiste, elle fait partie de l’Action catholique féminine et d’autres mouvements. Elle écrit plusieurs ouvrages de spiritualité. Elle exerce aussi une sorte de direction spirituelle auprès de couples en crise ou de personnes « frappées par l’adversité ou par des crises d’identité ». Un neveu se souvient de ces entretiens qui représentaient une splendide entreprise de psychologie avant la lettre qui, sans aucun dédommagement et avec une extrême disponibilité, donnait à tous conseil et réconfort.

 

Semer dans l’éternité

 

L’éducation que nous avons reçue a été la terre féconde où a pu germer l’appel de Dieu : Filippo (don Tarcisio) et Cesare (don Paolino) deviennent prêtres, Stefania (Sr Maria Cecilia) bénédictine et Henrichetta sera consacrée laïque. Quand les deux garçons entrent au séminaire, la joie du don : Mon cœur de mère a pu dire au Seigneur : Voilà, je t’ai fait un grand cadeau, se mêle à la douleur de la séparation : Chaque fois que ton absence perce vivement mon cœur de chair, mon âme s’élève vers Dieu avec promptitude et lui renouvelle mon offrande. Henrichetta se souvient du départ de Maria Cecilia : J’ai encore dans les yeux, à plus de 70 ans de distance, les pleurs silencieux et pudiques de mon père agenouillé.

 

Pour Maria, la grande séparation est la mort de Luigi, le 9 novembre 1951. Il souffre du cœur et a déjà eu plusieurs alertes. Le 5, par un providentiel concours de circonstances, toute la famille se trouve réunie autour de son patriarche. Il s’éteint quatre jours plus tard : Sa mort fut celle du juste, confirmée par la sérénité inchangée de son visage. Après 46 ans de mariage, Maria vit cette « douleur incommensurable » comme une absence de Dieu : Pourquoi m’as-tu abandonnée ? Quatorze ans plus tard, elle meurt à son tour d’un infarctus, le 26 août 1965, ayant écrit à ses enfants : Avec papa, nous vous bénirons depuis là-haut, nous nous tiendrons près de vous avec tout notre amour.

 

Première béatification d’un couple marié

Le 21 octobre 2001, à Rome, Jean-Paul II a béatifié Maria et Luigi, en présence de 40 000 pèlerins, dont trois de leurs enfants (Sr Maria Cecilia est décédée en 1993) :

« Ils ont vécu une vie ordinaire de façon extraordinaire. Avec les joies et les préoccupations d’une vie de famille normale, ils ont su construire une vie extraordinairement riche de spiritualité. »

S’adressant aux couples présents : « Comme tous les chemins de sanctification, le vôtre, chers époux, n’est pas facile. Chaque jour, vous devez affronter des difficultés et des épreuves pour être fidèles à votre vocation, pour cultiver l’harmonie conjugale et familiale, pour réaliser la mission d’être parents et pour participer à la vie sociale. Sachez chercher dans la Parole de Dieu la réponse à toutes les questions que la vie quotidienne vous pose. »

 

Quelle date pour leur fête ?

Un problème s’est posé à la Congrégation pour la Cause des Saints : en général, la fête des bienheureux correspond à la date de leur mort, jour de leur union à Dieu. Mais dans le cas présent, pouvait-on fêter les nouveaux bienheureux à des dates différentes ?

Jean-Paul II a donc demandé que la fête liturgique des époux Quattrocchi soit fixée au jour anniversaire de leur mariage qui a eu lieu le 25 novembre 1905.

Pour le moment, cette fête n’est observée qu’à Rome, diocèse des bienheureux, car la béatification a un caractère local.

 

Une guérison inexplicable

Le miracle reconnu le 21 mai 2001 pour la béatification des époux Quattrocchi concerne Gilberto Rossi, souffrant d’une grave arthrite liée à une inflammation intestinale progressive et provoquant des ulcères cutanés.

Connaissant l’un des fils de Maria et Luigi, il s’était confié à leur commune intercession. Alors qu’il travaillait dans leur maison, chargé de classer les écrits des époux, il fut guéri d’une manière « imprévue, complète, durable et inexplicable scientifiquement ».

 

Pour en savoir plus :

Lire Une auréole pour deux, A. Danese et G. Paola di Nicola, Emmanuel 2004.

 

 

 

Quelques paroles

 

C’est avec joie que je l’attendais et que je l’entendais glisser sa clé dans la porte d’entrée ; chaque fois, j’en bénissais le Seigneur de toute mon âme.

Maria

 

[Notre vie n’est] jamais futile, jamais triste ni pessimiste. Une vie vécue au sens plein du terme, dans la joie toujours renouvelée d’être ensemble.

Maria

 

Le Seigneur peut demander beaucoup, mais c’est toujours pour nous surpasser en générosité.

Maria

 

Travaillez de toutes vos forces pour répandre chez les autres cet optimisme de charité et reconstruire ce qui a peu à peu été abîmé.

Maria à ses fils

 

Luigi a toujours aimé le travail, comme un devoir et une vocation. Après la vie de l’esprit, c’est ce qu’il mettait à la première place dans l’échelle des valeurs.

Maria

 

Je rêve à une vie de travail et d’amour : me fatiguer dans le travail et me reposer dans les joies de notre amour et de notre famille.

Luigi

 

La famille, bien souvent, se forme sans être profondément consciente d’un sacerdoce à exercer.

Maria

 

Ta famille doit être un sanctuaire, afin que Dieu y soit continuellement glorifié.

Maria à une amie

 

Toute parole bienveillante est une goutte de charité qui jaillit du cœur de Dieu sur nos lèvres.

Maria

 

Leur vie de couple fut un véritable concours de respect, de donation, de dépendance amoureuse et d’obéissance réciproque, dans une recherche commune de ce qui était le « mieux » de l’autre.

Leur fille Henrichetta

 

Je peux affirmer que mes parents ont fait de notre famille une « petite Église domestique ».

Leur fils don Tarcisio

 

Dans un monde agité par les guerres, les contradictions et les égoïsmes jusque dans la vie familiale, cette atmosphère d’affection réciproque entre les parents et les enfants, tous orientés vers une vie de perfection, était tout à fait singulière.

Témoignage d’un ami

 

Il n’est pas possible de parler de l’une sans parler de l’autre, et vice versa, tant leur couple était uni et, si j’ose dire, en symbiose.

Témoignage d’une amie

 

Ils nous ont fait comprendre le véritable sens de la vie de couple, ils ont vécu pleinement le sacrement de mariage, ils sont devenus pour beaucoup un point de référence sûr et précieux.

Témoignage d’un ami

 

L’harmonie qui se dégageait et que l’on respirait en entrant dans leur maison faisait de ces deux époux de véritables modèles de vie.

Témoignage d’une amie

 

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