Marguerite du Saint-Sacrement (1619-1648) – La petite épouse de la Crèche

Innocence, pureté, simplicité… Ce sont les vertus que Marguerite du Saint-Sacrement promettait à ceux qui contempleraient Jésus dans le mystère de son enfance. Que notre monde, si compliqué, si agité, s’ouvre à la Paix qui vient de la crèche et dont Jésus nous révèle le secret : « Laissez venir à moi les petits enfants, car le Royaume des Cieux appartient à ceux qui leur ressemblent. » (Mt 19, 14)

Paru dans la revue Feu et Lumière, Décembre 2003

 

1637. Après douze ans de mariage, le roi Louis XIII et Anne d’Autriche n’ont toujours pas d’enfant. Marguerite du Saint-Sacrement, au fond de son monastère de Beaune, prie pour la France. Or, un soir de tempête, le roi se réfugie au Louvre où se trouve la reine et le futur Louis XIV est ainsi conçu.

 

Mais la jeune Carmélite va rappeler au monde que le véritable roi, ce n’est pas le Roi-soleil, c’est le Christ ! Elle dont la taille ne dépassera jamais celle d’une fillette de douze ans est choisie, en ce temps de guerre et de misères, pour répandre le rayonnement de l’esprit d’enfance ; car, de la crèche à la Croix, Petit Roi de Grâce et Roi couronné d’épines, Jésus veut régner sur nos coeurs.

 

Une « fondatrice » de six mois

 

Le 7 février 1619, à Beaune, Jeanne Bataille, épouse de Pierre Parigot, donne naissance à son cinquième enfant. Elle en aura encore deux. Ce couple profondément chrétien vit confortablement des revenus de la terre et de la vigne. La petite Marguerite est baptisée le jour même. Six mois plus tard, un événement d’importance se produit : des religieuses du carmel de Dijon, fondé en 1605 (voir encadré), après bien des démarches et des difficultés, ouvrent un carmel à Beaune. Le chanoine qui cède au carmel le prieuré Saint-Étienne n’est autre que le grand-oncle de Marguerite. Aussi pose-t-il une condition à cette cession : que sa nièce soit reçue, quand elle en aura l’âge, au monastère en qualité de « fondatrice » !

 

Comme les mariages qui étaient arrangés, ainsi sont préparées les vocations. Marguerite pourrait se révolter d’avoir été ainsi destinée au cloître ! Et pourtant, l’Esprit Saint va fondre sur cette âme d’enfant et la conduire précocement à une étonnante maturité spirituelle. Elle est douce et docile, gracieuse, et à ces dons naturels s’ajoute une piété grandissante. À cinq ans, le Saint Sacrement l’attire comme un aimant et elle fait à Dieu, dans le secret de son cœur, l’offrande d’elle-même.

 

Parfois, le froid la saisit au point qu’elle pense s’évanouir dans l’église, mais l’Esprit Saint la revêt d’une douce chaleur et elle peut continuer sa prière. Précoce aussi, et surnaturelle, est son attirance vibrante de tendresse pour les pauvres, si nombreux en ces temps de guerres et d’épidémies. Elle accompagne sa mère dans ses visites aux malades et vainc ses répugnances en changeant les pansements souillés. Le dépouillement de Jésus qu’elle contemple dans la crèche fait naître en elle le dégoût de la richesse, des vêtements recherchés, des mets délicats.

 

« Les autres ne sont pas chargés de porter nos souffrances »

 

Tout semble sourire à la petite Marguerite : menue, un visage fin, un caractère aimable, un sourire délicieux, elle charme tous ceux qui la connaissent. Mais elle souffre d’accès de mélancolie, de tristesse, elle voit des monstres, entend des cris. Ses crises de convulsions font pleurer d’inquiétude sa mère qui, à chaque fois, l’emporte devant le Saint Sacrement ; de ce déséquilibre nerveux, Marguerite ne guérira jamais complètement.

 

Au milieu des pires souffrances morales et physiques, Marguerite garde la paix et la sérénité. Elle résiste aux tentations et aux assauts du désespoir, son secours est la prière, de jour comme de nuit. Elle écrit à l’âge de dix ans cette réflexion étonnante qui explique son égalité d’humeur : Quand le Bon Dieu nous envoie des souffrances, nous devons nous efforcer de les cacher en nous et de ne pas les montrer aux autres qui ne sont pas chargés de les porter.

 

La mort de madame Parigot vient mettre un terme brutal à l’enfance de Marguerite. Sur son lit de mort, sa mère la console et lui promet qu’elle sera carmélite. Marguerite, anéantie, court à l’église Notre-Dame. Prosternée devant la statue de la Vierge, elle la supplie de lui tenir lieu de mère et comprend dans son cœur qu’elle est exaucée.

 

« Enfermée » dans l’enfance de Jésus

 

Le soir même des obsèques, Marguerite, dans sa robe de deuil, est conduite au carmel par son père. Malgré son chagrin, elle est aussitôt inondée de joie. Elle est accueillie par mère Élisabeth de la Trinité, prieure, et mère Marie de la Trinité, maîtresse des novices. Deux heures durant, la pensionnaire de onze ans et demi va entretenir les deux saintes femmes de commentaires enflammés sur le Saint Sacrement. Dès le lendemin, elle est admise à faire sa première communion et entend Jésus l’appeler : Ma petite épouse.

 

Cette fillette que sa sagesse et son sérieux coupaient des autres enfants s’adapte très rapidement à la vie de la Communauté. Elle découvre la dévotion à l’Enfant-Jésus, prospère au Carmel depuis sainte Thérèse d’Avila et prônée par l’École Française, alors en plein essor. Marguerite fait sien, sans peine, le vocabulaire bérullien : L’Enfant Jésus m’a enfermée dans les douze années de son enfance.

 

Mais une fois tombée l’exaltation des premières découvertes, les tentations reprennent le dessus. Elle voit la main du diable, des animaux affreux, des fléaux à venir ; elle perd le sommeil et ne peut prendre aucune nourriture tandis que des convulsions atroces tordent ses membres, suivies de longs assoupissements, de crises de frayeurs, de larmes. Les médecins parlent d’épilepsie, intrigués pourtant par la lucidité, la modestie et la douceur dont leur jeune patiente ne se départit pas.

 

Le 6 juin 1631, à douze ans, épuisée et amaigrie, Marguerite reçoit l’habit de novice ; deux jours après, elle est trépanée, assise en toute conscience sur une petite chaise de paille. Elle pense au couronnement d’épines, exhale un léger soupir et se laisse faire, tandis que les médecins qui cherchent une tumeur dans le crâne découvrent un cerveau parfaitement sain. Les crises se succèdent jusqu’au 31 juillet où l’apparition de l’Enfant Jésus, assis au bord d’un puits, guérit Marguerite.

 

L’esprit d’enfance et la grâce de la croix

 

Marguerite peut commencer son noviciat. En août, Jésus l’invite à être participante à l’état de son enfance. Pendant six mois, elle va se trouver comme dans un paradis perpétuel. Ses sœurs la voient parfois lavée de pureté, embaumée de chasteté, le visage brillant d’une blancheur éclatante, s’abstenant un temps de toute nourriture. Ce sont ses vertus surtout qui frappent ses compagnes et ses supérieures : une humilité souvent mise à l’épreuve, une obéissance qui prend le pas sur sa nature entière et indépendante.

 

Le 7 février 1632, Jésus l’encourage à la pénitence : Il faut que tu apprennnes maintenant la science de ma Croix. Comme la petite Thérèse de Lisieux deux siècles plus tard, Marguerite est chargée du poids des pécheurs. Maladies, souffrances, infirmités ne la quitteront plus. Avertie des péchés et des désordres qui se produisent dans un monastère ou dans la personne d’un prêtre, elle ressent amertume et angoisse, elle souffre pour les orgueilleux et les impurs, pour les âmes vaniteuses, pour les paresseux et les blasphémateurs.

 

C’est à l’Épiphanie 1632 qu’elle signe son acte de consécration : L’épouse du Saint Enfant Jésus en sa crèche. Elle fait sa profession solennelle le 24 juin 1635 ; Jésus lui apparaît sous la forme d’un enfant, lui remettant anneau, couronne et robe avec cette promesse : Je ne refuserai rien à tes prières. L’année 1636 est effroyable pour la France : guerres, invasions, sièges. Jésus confie à Marguerite : C’est par les mérites du Mystère de mon Enfance que tu surmonteras toutes les difficultés. Marguerite crée alors la « Famille du Saint Enfant Jésus » dont les « domestiques » vivront des vertus de l’Enfance et réciteront la Petite Couronne (voir encadré). Cette dévotion quitte très vite les limites du cloître. L’armée ennemie se retire et la Bourgogne va connaître deux siècles de paix.

 

L’arrivée du Petit Roi

 

Le 15 décembre 1637, tandis que toute la France prie pour la naissance d’un héritier au trône de Louis XIII, Marguerite est avertie de la grossesse de la reine, avant Anne d’Autriche elle-même ! Devenu roi de France, Louis XIV viendra au carmel de Beaune en 1658 remercier les sœurs pour leurs prières. Mais c’est un autre roi qui va faire son entrée au monastère.

 

En effet, la renommée de Marguerite est parvenue aux oreilles d’un gentilhomme normand, le baron Gaston de Renty (voir encadré). Il se rend au carmel en 1643 sans voir Marguerite qui vit de plus en plus retirée et envoie, en novembre, la statue qui deviendra le cher Petit Roi de Grâce (voir encadré). Suite à un malentendu, cette sculpture arrive, humblement, avec le courrier : J’ai été bien étonné, écrit M. de Renty un mois plus tard, quand j’ai su que le petit Jésus a été porté par la poste. Mon Dieu ! Comment se fait-il que tout n’ait été brisé à être secoué près de cent lieues durant !

 

Marguerite a l’inspiration de faire construire une chapelle dédiée à l’Enfant-Jésus ; elle sera consacrée le jour de Noël 1639. L’arrivée du Petit Roi coïncide avec la mort de mère Marie de la Trinité en décembre 1643. En 1644, Gaston de Renty rencontre Marguerite : Le Fils de Dieu fit une liaison si étroite de ces deux âmes que ce ne fut plus qu’un cœur et qu’un esprit. Ce saint homme qui est le directeur spirituel de la prieure, mère Élisabeth de la Trinité, se remet entre les mains de la jeune carmélite de 25 ans : Je m’abandonne à vous, ma très chère sœur, afin que vous me formiez selon le désir de votre saint époux.

 

« Quand tout sera consommé, l’Enfant Jésus me tirera à lui »

 

En mars 1648, on l’installe à l’infirmerie d’où elle ne sortira plus. Alors que son corps est un abîme de souffrances, son âme est un abîme de paix et de joie : Il ne semblait pas que ce fut une créature mortelle, mais une âme déjà régénérée par la gloire. Jusqu’à la fin, elle remercie ses sœurs et les console : Vous me trouverez toujours au Saint Sacrement. Elle s’éteint le 26 mai dans la matinée. Arrivent alors au Carmel un défilé de fidèles ainsi qu’un volumineux courrier pour rendre un dernier hommage à la petite sainte.

 

Gaston de Renty, qui suivra de peu sa sœur d’âme, écrit : Dieu a retiré au Ciel ce que la terre n’était pas digne de posséder. Saint Jean Eudes avait vu Marguerite peu avant sa mort : Je ne puis dire le respect et la dévotion que le saint Enfant Jésus a imprimés dans nos cœurs au regard de sa sainte épouse ; nous avons déjà ressenti plusieurs effets de sa charité, spirituels et corporels. En effet, exaucements et miracles se succèdent. Marguerite est déclarée Vénérable en 1873.

 

L’Enfant-Jésus de Beaune

Le « Petit Roi de Grâce » est l’un des quatre principaux « Enfant-Jésus » miraculeux avec le Santo Bambino de Rome, l’Enfant-Jésus de Prague et le bon Jésus de Braga au Portugal.

Offerte à Sœur Marguerite par le Baron de Renty, cette statuette en bois, haute de 58 centimètres, peinte et articulée, peut être habillée de vêtements somptueux venus des quatre coins du monde.

La dévotion au Petit Roi se propagea très rapidement et son rayonnement se manifesta spécialement pour les accouchements difficiles, la guérison des nouveaux-nés, les procès, les vocations, les mariages, les « bonnes morts ».

À la Révolution, les religieuses expulsées le mirent à l’abri chez de courageux amis, dans une armoire en bois que l’on peut voir encore aujourd’hui. Il fut vénéré en secret jusqu’au 28 décembre 1873 où, à l’instigation du curé de Saint-Nicolas, une fête solennelle en présence de l’évêque de Dijon marqua la reprise du culte public du Petit Roi. De nombreux témoignages nous prouvent qu’il continue sa mission de miséricorde et de protection, comme l’assurait Sœur Marguerite : Une paille de sa crèche, une bandelette de ses langes, c’est assez pour tenir en respect les ennemis.

 

L’arrivée du Carmel en France

En 1604, 22 ans après la mort de sainte Thérèse d’Avila, six carmélites espagnoles conduites par Anne de Jésus fondaient à Paris le couvent de l’Incarnation, premier carmel thérésien français. Il existait alors en France, depuis la naissance de l’Ordre en 1209, six carmels non réformés. Puis fut fondé le monastère de Pontoise et, en 1605, celui de Dijon duquel naquirent les carmels de Bourgogne et de Franche-Comté, dont celui de Beaune en 1619.

À la mort de Sœur Marguerite, en 1648, le Carmel français compte déjà 55 monastères. À la fin du XVIIème siècle, on dénombrera en France 74 carmels féminins et 67 couvents d’hommes.

 

Le grand siècle des âmes

« La France en ce début du dix-septième siècle se couvrit d’une rosée lumineuse. Je parle de ce siècle où, plus fort que la peste et la faim, se manifesta la grâce divine. La Cour elle-même n’échappa pas à cette contagion de sainteté que Bremond appela l’invasion mystique. L’évoquer nous conduit à une véritable litanie de saints, de martyrs d’amour, de stigmatisés, de visionnaires et d’extatiques, gens de condition ou humbles bergères. Les saints nous sont donnés pour que, par eux, nous recevions les dons et charismes qui furent les leurs, pour que nous poursuivions leur mission, qu’elle soit cachée ou apostolique.

Après le concile de Trente (1563), l’Église connut une période de flottement où toutes sortes de déviances se manifestèrent, mais aussi un authentique travail de l’Esprit Saint, une régénération, un bouillonnement spirituel peut-être sans égal. Le Concile de Vatican II annonce une nouvelle Pentecôte. Cette Pentecôte a été appelée une Pentecôte d’amour et prophétisée comme des derniers temps par la dernière grande figure du XVIIème siècle, saint Louis-Marie Grignion de Montfort. La fin du grand siècle des âmes a donné rendez-vous au siècle des petites âmes dont la grande théologienne est la petite Thérèse. »

Ephraïm, Agnès de Langeac, EDB 1989

 

Gaston de Renty (1611-1649)

Nobles dames et grands seigneurs de cette époque ne se contentaient pas de trouver des fonds, ils allaient parfois jusqu’à soigner eux-mêmes les malades. Ainsi, Gaston de Renty renonça-t-il à ses titres de noblesse et à tous ses biens pour s’occuper des pauvres. Il transforma en hôpital son château de Beny, dans le diocèse de Bayeux et, avec sa femme et ses deux filles, il servait les pauvres à genoux.

Il devint un vrai frère d’âme de Sœur Marguerite qui le dissuada pourtant de quitter le monde pour une vie religieuse très retirée. Elle l’encouragea au contraire à s’occuper de sa famille et de ses œuvres de charité, notamment la Compagnie du Saint-Sacrement destinée à promouvoir la piété dans la haute société.

C’est à Noël 1643 qu’il offrit au Carmel de Beaune la statue du « Petit Roi de Grâce » vraisemblablement sculptée par lui, signe de sa dévotion à l’enfance spirituelle : L’Enfance de Notre-Seigneur est un état où il faut mourir à tout et où l’âme vit en abandon, ne regardant ni devant soi, ni derrière soi.

Il mourut d’épuisement à 37 ans en venant en aide aux victimes des épidémies du terrible hiver 1649.

 

La Petite Couronne de l’Enfant-Jésus

Sœur Marguerite en reçut l’inspiration en 1636. Elle consiste en un chapelet de quinze grains. Sur les trois premiers, on dit un Notre Père en l’honneur de Jésus, Marie et Joseph. Sur les douze suivants, on récite un Je vous salue Marie en méditant les mystères de l’Enfance de Jésus : l’Incarnation, le séjour du Verbe dans le sein de Marie, la Nativité, sa demeure dans l’étable, sa Circoncision, l’Épiphanie, la Présentation au Temple, la fuite en Égypte, le retour d’Égypte, la vie cachée à Nazareth, ses voyages avec Joseph et Marie, son séjour au Temple au milieu des docteurs.

Comme Marguerite l’affirmait dans sa foi pure et confiante : Le Saint Enfant Jésus a plus soin de nos âmes et de nos besoins que nous n’en saurions avoir nous-mêmes.

 

 

Pensées de Marguerite du Saint-Sacrement

 

« Je t’ai choisie pour faire connaître aux hommes combien je les aime et combien m’afflige leur ingratitude. »

Jésus à Sr Marguerite

 

« Puise dans les trésors de mon Enfance, rien ne te sera refusé. »

Jésus à Sr Marguerite

 

« L’Enfant Jésus ne permettra jamais rien sur vous de quoi il ne retire sa gloire et notre bien. »

 

« Il ne faut pas vous inquiéter ou vous troubler quand vous tombez dans des fautes quoique très grandes, mais retourner à Dieu avec une confiance filiale et amoureuse. »

 

« Que le saint Enfant Jésus soit votre joie, votre vie, votre tout. »

 

« Considérez l’Enfant Jésus en la crèche, petit et délaissé, qui se donne tout à vous. »

 

 

Pour en savoir plus :

Depuis le 27 septembre 2002, ces lieux ont été confiés aux Béatitudes.

Pour tout renseignement :

C des Béatitudes, 14 rue de Chorey 21200 Beaune. Tél. 03 80 22 27 43.

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