Jacques Lusseyran (1924-1971) – « La lumière était en moi »

Aveugle à huit ans, Jacques Lusseyran va s’appuyer sur la lumière de la foi pour faire de ce handicap, qui ne sera jamais une infirmité, un surcroît de vie. Il entre dans la Résistance à 17 ans. Déporté à Buchenwald, il réconforte les autres prisonniers : « Lumière et joie étant très abondantes au-dedans de moi, j’en faisais couler sur eux. »

Paru dans la revue Feu et Lumière de Juin 2006

Il était une fois, à Paris, entre les deux guerres mondiales, un petit garçon heureux. Et ce petit garçon, c’était moi. Jacques est né à Montmartre le 19 septembre 1924. Son père est ingénieur chimiste. Tous deux étaient généreux, attentifs. Très tôt, il a conscience de la présence de Dieu : Je savais qu’à travers eux, un Autre s’occupait de moi, s’adressait à moi. Cet Autre, mes parents m’en ont parlé plus tard. Je ne lui donnais aucun nom. Il était là. Un jour, en vacances chez ses grand-parents, au moment de partir, saisi d’une intuition, il pleure : La nouvelle venait de m’être apportée, je ne savais comment. C’était la dernière fois que je voyait le jardin.

 

« Je voyais la lumière »

 

Le 3 mai 1932, à l’école, en sortant en récréation, Jacques est bousculé par un camarade. Myope, il porte alors des lunettes. Il tombe sur le coin d’un bureau et la branche des lunettes lui blesse les deux yeux. Il ressent une horrible douleur et pense : Mes yeux, où sont mes yeux ? L’éminent ophtalmologiste qui intervient ne peut que constater les dégâts : Jacques a définitivement perdu la vue. Je bénis chaque jour le ciel de m’avoir rendu aveugle alors que je n’avais pas tout à fait huit ans. Un petit homme n’a pas encore d’habitudes. Il est prêt à s’accorder avec la vie telle qu’elle est, il peut dire « oui ». Du jour où je suis devenu aveugle, je n’ai jamais été malheureux.

 

Quelques jours plus tard, en promenade avec son père, il quitte ses réflexes d’ancien voyant pour entrer dans un monde nouveau : Une main se posant sur moi m’a fait changer de direction. Je me suis mis à regarder de l’intérieur, vers l’intérieur. Cessant de mendier aux passants le soleil, je le vis de nouveau : il éclatait là, dans ma tête, dans ma poitrine. Amusé, je le cherchais au-dehors quand il m’attendait chez moi. Je vis la bonté de Dieu et que jamais rien, sur son ordre, ne nous quitte. Je voyais la lumière, quoique aveugle.

 

En trois semaines, il réapprend à marcher. Va-t-il rejoindre une école spécialisée ? Cette solution semblait la plus sage et mes parents furent à deux doigts de l’adopter. Finalement, ils décident de le garder à la maison : Ils étaient prêts à affronter à ma place, les premières années du moins, toutes les difficultés devant lesquelles mon âge et ma situation me rendaient impuissant. Ils comprenaient que les ressources de ma cécité devaient être essayées jusqu’à leur extrême limite et qu’il fallait aussitôt me jeter dans le monde. Jacques va retourner à l’école publique de son quartier, là où il a eu son accident : Pour cela, je devais, avant le 1er octobre, savoir lire et écrire en braille.

 

« Mes amis ? Une foule autour de moi ! »

 

Ses parents lui achètent une machine à écrire en braille : J’écrivais et, motorisé, j’avais la satisfaction d’écrire plus vite que mes camarades voyants eux-mêmes. Jacques, conscient des efforts de ses parents et de la généreuse confiance du directeur de l’école, travaille avec application : À la fin de la première année scolaire, je reçus le prix d’honneur de la classe. Un bien petit honneur, sans aucun doute, mais qui était le symbole modeste d’une victoire matérielle. Durant l’été, comme chaque année, Jacques va chez ses grands-parents où est mis à sa disposition un grenier qu’il arrange à sa guise. Mais cela ne lui suffit pas : Pour courir, comment faire ? Je ne pouvais m’en passer. Il fallait trouver un coéquipier de mon âge.

 

Jacques a maintenant à affronter la réaction des enfants du village : Je vous assure que, pour les enfants, il n’y a pas d’invalides. Parfois, ils se disputaient pour savoir lequel d’entre eux aurait le droit de m’attraper par l’épaule et de courir avec moi, aussi vite que nos jambes nous porteraient. Il ne s’affecte pas d’avoir besoin des autres : n’est-ce pas la condition humaine que de ne pouvoir vivre seul ? Je ne peux pas compter mes amis d’enfance, ils font encore une foule autour de moi.

 

Jacques entre en 1934 en sixième au lycée Montaigne. S’il se heurte aux réticences de la machine administrative (il est pris « à l’essai »), il est en revanche bien accueilli par professeurs et camarades : J’ai été mis au rang de tous, adopté, encouragé, fêté. Il rencontre celui qui deviendra, jusqu’à sa mort dans le train de la déportation, son meilleur ami : Jean entra dans ma vie par toutes les portes à la fois, celle des études, celle de l’imagination, celle de l’affection et celle d’une communion de toutes les heures. Un été, ils partent ensemble à la montagne et goûtent là des jours de joie : Nous regardions tout à travers notre amitié. Et l’aveugle voyait, et le voyant, près de lui, le savait bien. La vie était bonne. Mais la paix était menacée.

 

« Je ferai la guerre ! »

 

Le 12 mars 1938, Jacques allume la radio pour écouter Radio-Vienne, il ignore que l’Allemagne nazie vient d’envahir l’Autriche : L’allemand, cette langue que j’aime, le voilà défiguré au point que je ne reconnais plus ses mots. L’histoire se jette sur moi, elle a le visage des assassins. En septembre 1939, Jacques quitte Paris et est envoyé dans le Sud : Nous étions, Jean et moi, chez ma marraine. La guerre mondiale avait commencé la veille. Ils n’ont que quinze ans, mais se tiennent au courant de tout ce qui se passe : Je disais à Jean : « Je ferai la guerre. Je ne sais pas comment, mais je la ferai. »

 

Après la défaite, ils rentrent à Paris. Jacques, résolu à agir, attire des camarades qui pensent comme lui. Quand il prend contact avec un Résistant, ils sont prêts à le suivre : On attendait tous ça de toi. Il commence alors une nouvelle vie : Chaque jour, je me levais à quatre heures. Mon premier mouvement était de m’agenouiller et de prier : « Mon Dieu, donnez-moi la force de tenir mes promesses. Puisque je les ai faites pour le bien, elles sont à vous aussi. Vingt garçons – et demain peut-être cent – attendent mes ordres, dites-moi quels ordres leur donner. Je ne sais presque rien faire, mais si vous le voulez, je suis capable de presque tout. »

 

En 1941, il crée le réseau des « Volontaires de la Liberté » : Nous étions si jeunes que nous pouvions circuler très facilement en faisant croire que nous nous amusions, les mains dans les poches. Le courage était notre élément. Jean, idéaliste et détestant le mensonge, suit le mouvement à regret, par amitié pour Jacques : Je ne ferai de la Résistance qu’à travers toi. En 1943, Jacques rattache son réseau de 600 clandestins au mouvement Défense de la France qui publie le journal du même titre. En même temps, avec Jean, il intègre Normale supérieure au lycée Louis-le-Grand.

 

« J’étais protégé par une aile »

 

Le 20 juillet 1943, dénoncé, il est arrêté par la Gestapo, interrogé pendant des jours interminables et enfermé à Fresnes : Si je n’avais pas mes yeux, j’avais ma tête. J’avais résolu de les tromper. Je fabriquais des mensonges, vingt à la minute. Un jour, au cours d’un transfert pour un interrogatoire, il rencontre une amie de Geneviève de Gaulle, membre du comité directeur de Défense de la France, Jacqueline Pardon : Nous pouvons échanger nos informations et découvrir le traître. Tous ses amis sont arrêtés eux aussi et torturés : Pas facile de souffrir quand on ne souffre pas seul !

 

Jacques pense être libéré : Ma cécité allait peut-être me protéger. Un infirme, cela doit être inoffensif. Mais en janvier 1944, il est déporté au camp de concertation de Buchenwald. Cette porte, je l’ai franchie en sens contraire quinze mois plus tard, je ne saurais pas vous dire comment. Ce n’est pas moi qui conduis ma vie. C’est Dieu qui la conduit. Je n’ai pas toujours compris comment il faisait. On l’envoie aux Invalides, un baraquement pour les unijambistes, les manchots, les sourds-muets, les aveugles, les vieillards, les clochards et le troupeau des fous.

 

En apprenant que Jean est mort dans un train aux portes de Buchenwald, Jacques tombe malade : Je voyais mon corps en train de quitter ce monde. L’image de Jean ne me quittait plus. Pendant des jours et des nuits, j’ai tenu sa main en pensée. Une chose dépendait de moi : ne pas refuser l’aide du Seigneur. Ce souffle dont il me couvait. La Vie qui soutenait ma vie. Il guérit et se met au service des autres : On me réveilla très souvent la nuit pour consoler quelqu’un. Les hommes voulaient absolument me parler. De ces 330 jours de misère extrême, je n’ai plus aujourd’hui un seul souvenir mauvais. Grâce à sa connaissance de l’allemand, il informe les autres prisonniers des agissements des S.S.

 

« Un être rayonnant »

 

J’avais trouvé mon emploi : j’allais me battre contre la panique. Car les nouvelles sont les pires et les meilleurs. Enfin, le 18 avril 1945, le camp est libéré. Une voix éclata, chaude comme le soleil : « Jacques ! » C’était la voix de Philippe. J’étais contre sa poitrine, j’étais en vie ! Le chef de Défense de la France l’emporte aussitôt en voiture. Il retrouve à Paris sa camarade Jacqueline Pardon : Il revient après un an et demi d’horreur, non pas comme une victime, mais comme un vainqueur. Je le vois, devant moi : un être rayonnant de force et de présence. Bientôt, Jacqueline devient sa femme.

 

Une loi du régime de Vichy interdit alors à un aveugle de passer l’agrégation. Avec leurs deux enfants, ils partent donc en Égypte, puis aux États-Unis : , raconte Jacqueline, la chance lui est donnée d’avoir un public de 400 étudiants étrangers auprès desquels il a beaucoup de succès. Il devient un brillant conférencier et enseigne la littérature française dans différentes universités américaines. En 1961, il écrit Et la lumière fut, le récit de ses vingt premières années, afin de transmettre à ses étudiants américains son message d’amour de la vie.

 

Il meurt dans un accident de voiture, le 27 juillet 1971, pendant des vacances en France, à 47 ans. Son livre s’achève sur ces mots : La joie ne vient pas du dehors, elle est en nous, quoi qu’il arrive. La lumière ne vient pas du dehors, elle est en nous, même sans les yeux.

 

Pour en savoir plus :

Lire Et la lumière fut, de Jacques Lusseyran, Le Félin 2005.

Retrouvez les articles d’Odile Haumonté sur son site : http://odilehaumonte.ouvaton.org

 

Si votre enfant est aveugle…

« J’étais entré dans un monde nouveau. Mais je n’en étais pas le prisonnier. C’est pourquoi je dis aux parents dont les enfants deviennent aveugles de se rassurer. De se rassurer et de ne jamais s’opposer à ce que leur petit garçon ou leur petite fille découvre. Qu’ils ne leur disent jamais : Tu ne peux pas savoir puisque tu ne vois pas. Et le moins souvent possible : Ne fais pas cela ! C’est dangereux ! Car il existe pour un enfant aveugle une menace plus grande que toutes les plaies et bosses : c’est l’isolement à l’intérieur de lui-même.

Ce qu’une maman peut faire pour son enfant aveugle peut s’exprimer simplement : lui donner naissance une deuxième fois. Ma mère apprit le braille avec moi, elle suivit mes études jour par jour pendant plusieurs années. Mon travail à moi était de me servir de ses yeux chaque fois que les miens me manquaient. Il est des milliers d’autres femmes qui seraient capables du même don et de la même intelligence. Il suffirait qu’elles sachent que l’adaptation est possible, et mieux que l’adaptation : l’alignement de la vie de leur enfant sur la vie des autres. »

Jacques Lusseyran

 

 

Paroles de Jacques Lusseyran

 

Un petit garçon de 8 ans perd définitivement la vue. C’est un malheur irréparable Mais Jacques le transforme en victoire.

Jacqueline, son épouse

 

Je n’avais pas d’histoire, sinon la plus importante de toutes : celle de la vie.

Jacques Lusseyran

 

Pour un enfant, le courage est le chose la plus naturelle du monde.

Jacques Lusseyran

 

Un enfant ne pense pas à l’avenir, ce qui le protège contre mille sottises et contre presque toutes les peurs.

Jacques Lusseyran

 

À propos de ses camarades morts à la guerre :

Je ne crois pas qu’il faille porter le deuil : eux ne l’auraient pas voulu, étant tous morts pour avoir trop aimé la vie.

Jacques Lusseyran

 

Du jour où je suis devenu aveugle, je n’ai jamais été malheureux.

Jacques Lusseyran

 

Entrant dans la Résistance :

Mon Dieu, donnez-moi la prudence, car je n’ai pas besoin de votre enthousiasme : j’en suis plein.

Jacques Lusseyran

 

Entrant dans la Résistance :

Je ne dirais plus un mot qui ne fût un acte. J’avais un urgent besoin de Dieu. Je me promis de prier chaque jour.

Jacques Lusseyran

 

La mort est un commencement. Tout est bien puisque rien ,jamais, ne s’achève.

Jacques Lusseyran

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