Jacques Fesch (1930-1957) – La lumineuse liberté des enfants de Dieu

Béatifier un jeune homme guillotiné pour meurtre par la justice française ! Cette déclaration faite en 1993 par le cardinal Lustiger peut étonner, bouleverser, choquer. Mais le garçon qui subit la peine de mort en 1957 n’est pas le même Jacques Fesch que celui qui a tué un agent de police en 1954. En trois ans et demi, il a parcouru un chemin de lumière au point de pouvoir dire, comme le Christ : « Ma vie, nul ne la prend, mais c’est moi qui la donne. » (Jn 10,18)

Le 6 avril 1930, Dimanche de la Passion, naît Jacques Fesch. Le 6 avril 1957, veille de la Passion, il est condamné à mort. Commence alors dans la Cellule 18 de la prison de la Santé une longue agonie lucide et froide. Mais Jacques, enfant de la grâce, enfant de la miséricorde, grimpe vers Dieu de jour en jour : Il me reste peu de temps pour essayer de L’aimer comme je le devrais !

« Cet être inhabité »

Né en 1930 à Saint-Germain-en-Laye (Yvelines), Jacques est le quatrième enfant de Georges Fesch et de Marthe Hallez. Sa mère, en adoration devant son unique garçon, lui passe bien des choses : Elle est mère instinctivement, se souvient Jacques. Elle ferait tout pour ses enfants, mais elle ne sait pas très bien y faire. Elle n’a aucune finesse psychologique ou intelligence maternelle. Elle ne sait pas comprendre ou encore moins se faire comprendre. Son père, homme d’affaires qui a déjà 45 ans à sa naissance, est doué d’une personnalité puissante et d’un potentiel culturel énorme, volontiers écrasant et résolument incroyant : Athée au possible, il ressentait un dégoût de la vie qui, malgré toute sa réussite professionnelle, ne lui avait apporté que déceptions et désillusions. Jacques subit inévitablement l’influence de cet homme prestigieux : Depuis mon plus jeune âge, je me suis nourri de ses maximes, d’où en résumé cynisme, amoralité, mépris de l’humanité.

Jacques a neuf ans quand commence la Deuxième Guerre Mondiale, quinze ans quand elle s’achève, ayant ravagé sa jeunesse comme celle de tant d’autres adolescents. Lorsqu’on est jeune, nous pensons que notre soif d’absolu pourra être satisfaite par la vie qui s’ouvre illimitée et pleine de promesses. Cette soif l’habitera jusqu’à sa communion solennelle le 12 juin 1941. Mais l’atmosphère familiale dans laquelle il grandit est irrespirable pour un enfant sensible : Mes parents ne s’entendaient pas. Il en résultait une ambiance familiale abominable, faite de hurlements dans les moments cruciaux, et de gêne et de raideur après les crises. Ils se sépareront après son service militaire. C’est après coup qu’il mesurera les dégâts tragiques provoqués par ce nihilisme affiché : Voilà quelle était ma destinée : illustrer magnifiquement les conséquences des péchés d’une famille incroyante.

Dès 1938, il étudie au collège Saint-Érembert, dirigé par l’abbé Assemaine. Il y restera neuf ans, sans redoubler mais sans briller. Ses éducateurs le décrivent alors comme un garçon poli et bien élevé, doux, gentil, affectueux, mais mou, timide, apathique, instable et sans énergie. Pour ses camarades, il est le grand blond plein de fric. En juillet 1947, il est renvoyé pour paresse et indiscipline. Il fréquentera le lycée pendant un an et demi et le quittera à 17 ans pour cause de faiblesse des notes et présence irrégulière.

Tel est Jacques quand il rencontre Pierrette qui deviendra sa femme : grand (1,92 m), blond et très beau, indécis, flottant, secret. J’aimais cet être inhabité, ce grand gaillard intéressé par rien, raconte Pierrette. Sa sœur Monique dira qu’il était un jeune à la Boris Vian qui plaisait fort aux filles. Il tente de travailler, mais n’y trouve pas d’intérêt. Il traîne, de chez lui jusqu’au Quartier Latin, avec une bande de copains, son ennui et sa recherche de plaisirs.

« Je n’étais pas libre ! »

Jacques est contraint d’épouser Pierrette, en secret, au cours de son service militaire : Je me suis marié parce que ma femme était enceinte. Je ne l’aimais pas, je m’entendais bien avec elle, mais amicalement. Un mois après, le 7 juillet 1951, naît Véronique ; pour Jacques, c’est une sorte de jouet amusant ; à vingt ans, on n’est pas père. La famille de Pierrette est juive, les parents Fesch sont antisémites. Jacques et Pierrette se quittent deux ans plus tard : Je me suis séparé de ma femme parce que ma mère me l’a demandé. C’est pour Jacques la période la plus sombre, un passage à vide : Je suis sûre qu’il souffrait beaucoup. Il pleurait comme un gosse, se souvient Pierrette. Pourtant, nous n’avons jamais cessé de nous voir, étrange situation où Jacques enjambe le balcon de Pierrette pour lui rendre visite.

Dans ce trou noir, un rêve va devenir une obsession : acheter un voilier pour fuir au loin. Libre ? Non, je ne l’étais pas. Une âme traquée ! En ce terrible Hiver 54 où l’abbé Pierre lance un vaste appel à la solidarité en faveur des sans-abri et où la guerre d’Indochine (1946-17 mai 1954) s’enlise, dans ce contexte social et politique tendu, Jacques élabore son projet : J’ai accepté de voler, sans réagir ou presque, parce que cet acte découlait naturellement de ma façon de voir.

Le 25 février, il se rend chez un changeur de pièces anciennes ; dans sa sacoche, il y a un pistolet dérobé à son père. Il frappe l’homme à la tête d’un coup de crosse, se blesse à la main, s’enfuit : Je sors de la boutique, un passant me voie et crie. Je fuis, on me traque. Un seul leitmotiv me martèle : qu’ai-je fait ? Caché dans un immeuble, il tente une sortie. L’agent Vergne le somme de se rendre. Comme une bête traquée, il tire au hasard, ayant perdu ses lunettes, lui qui est très myope. Hélas, la balle atteint le policier en plein cœur et le tue. Et après… Eh bien ! C’est la prison !

« Abraham vit trois hommes debout près de lui » (Gn 18,2)

La prison, Jacques va y attendre son procès durant trois ans. L’univers carcéral est rude : solitude complète en cellule et à la promenade (30 mn par jour), 30 mn de parloir par semaine, un colis par mois, lever à 7 h et coucher à 19 h. Dans cette solitude forcée, il n’y a que deux solutions, l’une qui consiste à se révolter, l’autre à se considérer comme un moine. Jacques, au début, reste souvent prostré dans un coin sans bouger et à réfléchir. Trois hommes vont le visiter et lui parler de Dieu : son avocat, Maître Baudet, fraîchement converti, un homme admirable ; l’aumônier, le père Devoyod, simple et bon, son sourire attendrirait une pierre ; et Dominique, un ami de Pierrette, devenu frère Thomas au monastère dominicain de la Pierre-qui-Vire (Bourgogne).

La conversion n’a pas lieu tout de suite : J’essayais par amusement de convertir mon avocat à la négation de toute vie de l’esprit ; et à propos de frère Thomas : Il vit dans son petit monde et n’a plus les pieds sur terre. Mais le 1er mars 1955, j’étais dans mon lit, les yeux ouverts, et je souffrais pour la première fois avec une intensité rare, de ce qui m’avait été révélé touchant certaines choses de famille. Un cri jaillit de ma poitrine : Mon Dieu ! Et instantanément, comme un vent violent, l’Esprit du Seigneur me prit à la gorge. C’était une impression de force infinie et de douceur. J’ai cru, avec une conviction inébranlable qui ne m’a pas quitté depuis.

Cet élan de foi connaît des hauts et des bas, les épreuves et la tiédeur. Deux évènements vont marquer Jacques : l’ordination sacerdotale de frère Thomas le 26 mai 1956 ; et la mort de sa mère le 7 juin 1956 : J’offre ma vie pour que mon fils meure bien. La nuit du 2 août 1957, il connaît un renouveau de ferveur qui ne le quittera plus : Maintenant victoire ! Les temps sont courts et le travail que j’ai à faire est long. Il commence alors à écrire son Journal. Il veut donner ce qu’il a reçu par pure grâce : Je pense à tous ceux qui prient pour moi depuis quelques mois, combien d’amis, de prêtres, d’inconnus ?

« De la corde raide sur une mer de feu »

Jacques, garçon timide et renfermé, devient un apôtre de feu : Je ne puis m’empêcher de crier gare quand je vois les autres faire de la corde raide sur une mer de feu. Dans un zèle évangélisateur inlassable, il veut partager sa foi et sa joie : par ses lettres d’abord (J’écris tous les jours à de nombreux correspondants, c’est pour moi une autre façon de prier), par son Journal, témoignage bouleversant adressé à sa fille Véronique (Je ne cherche pas à me justifier mais à te faire toucher ce que peut être la vie, la vraie vie), par les parloirs où il rencontre sa femme Pierrette, parfois son père, la mère de Pierrette ou d’autres proches ; en prison enfin avec les gardiens, l’infirmière, ses codétenus : Il essayait de m’entraîner sur une voie que je n’arrivais pas à saisir, témoigne l’un d’eux.

Il travaille aussi sur lui-même, pour fortifier sa volonté, vaincre la faiblesse de la chair. Il y a trois parties à surveiller : la prière (La vie devient une prière perpétuelle), les sacrifices (il renonce au tabac, à la viande, au chocolat) et la lutte contre les imperfections. J’ai si peu de temps devant moi ! Il est passé de la révolte à la résignation, puis à l’acceptation et enfin à l’offrande : Je coopère à cette exécution en l’acceptant de toute mon âme. Sa crainte ? Que sa chair défaille d’angoisse au dernier moment : J’ai glissé ma main droite dans celle de la Sainte Vierge et la gauche dans celle de la petite Thérèse, avec elles, je ne risque rien. Il offre sa vie pour la conversion des siens et pour sa victime : Je prierai pour eux et ne les quitterai pas, comme maman est en train de le faire pour moi.

« Je nais pour le Ciel ! »

Le 25 septembre, Jacques voit Pierrette et son père pour la dernière fois : Pierrette était comme j’aurais aimé la voir depuis toujours, et le 26, frère Thomas : La paix entre nous était si profonde que rien n’aurait pu la troubler, témoigne celui-ci. Le 30 septembre, Maître Baudet annonce que l’exécution est pour le lendemain. Pierrette et Jacques se marient religieusement, Jacques étant représenté par frère Thomas : J’ai récité ma messe de mariage, m’unissant de toute mon âme à Pierrette qui est maintenant ma femme en Dieu. Il fait ses adieux à André qui occupe la cellule au-dessus de lui et à d’autres détenus : C’est pour demain matin. Je suis un peu inquiet, mais j’ai confiance. J’en ai la certitude, je serai très heureux.

En cette dernière nuit, beaucoup s’unissent à Jacques. Pierrette, sa mère et frère Thomas passent la nuit ensemble à veiller et à prier. Les détenus ne dorment pas non plus et dans la prison règnera, la nuit et toute la journée, un silence total. Jacques rédige ses lettres d’adieu, toutes empreintes d’espérance et de gratitude : Je suis heureux. Que le Seigneur te garde (à sa belle-mère), Je ne puis vous souhaiter rien d’autre que de devenir de plus en plus semblable à Jésus crucifié (à son avocat), Maintenant, c’est moi qui te serai donné pour que tu reçoives de là-haut tous les dons que Dieu a déversés sur moi. J’attends dans la nuit et la paix. J’attends l’Amour (à frère Thomas). Il se couche et médite sur l’Agonie de Jésus. Il s’assoupit un peu et à 3 heures, appelle André : Si tu rencontres ma fille, dis-lui combien je regrette, combien je l’aime. Il note pour elle, dans son journal : Dans 5 heures, je verrai Jésus. Il m’attire déjà tout doucement à lui en me donnant cette paix qui n’est pas de ce monde. Entendant du bruit, il écrit : Pourvu que je tienne le coup. Sainte Vierge, à moi !

On vient le chercher. Il adresse un dernier mot à André : Quand on se retrouvera, là-haut, je crois que je te reconnaîtrai à ta voix. Il est 5 heures, l’aumônier et l’avocat entrent dans la cellule et trouvent Jacques en prière. Il se confesse. On lui lie les mains et on l’emmène. Jacques demande : Le crucifix, mon Père, le crucifix ! et il baise longuement la croix que lui présente l’aumônier. Il communie avec Maître Baudet. Puis il se dirige vers la guillotine, silhouette sinistre dans un angle de la cour. Après avoir embrassé chaleureusement son avocat, il remercie l’aumônier et le directeur de la prison. Dans une paix profonde, il avance vers l’échafaud. Dix secondes plus tard, tout est terminé. Jésus m’a promis de m’emmener tout de suite au paradis. Un brigadier confie à André qui l’interroge : On est tous émotionnés. Quel cran ! Quel courage !

Le 1er octobre 1957, Jacques est entré dans une éternité de bonheur : Un simple voile nous sépare du royaume de Dieu. Quelle joie nous y aurons ! Dans une liberté intérieure totale, il a donné sa vie pour ceux qu’il aime : Je sais pourquoi je meurs ; en offrant cette mort, je peux sauver d’autres membres de la famille. C’est bien la première chose que je réussirai dans ma vie !

Jacques et Thérèse

 

Quelle jolie petite sainte, comme elle est proche de nous ! Par la petite voie, il faut que j’arrive à m’élever. Donner de toutes petites choses qui ne sont pas trop dures. Ainsi mon tabac. Il se compare à Pranzini : Elle a sauvé l’âme d’un condamné à mort. Mon cas est trop similaire pour qu’elle ne s’en occupe pas.

Thérèse de Lisieux est fêtée à cette époque le 3 octobre ; Jacques espère mourir ce jour-là : Je sens le jeudi qui s’approche avec ma petite sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus. Il meurt le 1er octobre qui devint la fête de Thérèse après Vatican II.

Ne croirait-on pas lire Thérèse dans ces lignes adressées à sa belle-mère : Je vais pouvoir aller gambader avec les anges et jouer avec les rayons lumineux de l’amour. Quand je regarderai la terre, je verrai tes diablotins en train de danser une ronde autour de toi et je les bombarderai de morceaux d’étoile pour les faire s’enfuir… ; ainsi que dans la dernière lettre qu’il lui envoie : Voilà, ma vie s’achève. « Comme une petite fleur printanière que le maître du jardin cueille pour son plaisir »(St Théophane Vénard), ainsi va tomber ma tête, ignominie glorieuse dont le Ciel sera le prix !

Jacques et Jean-Marie

 

Saint Jean-Marie Vianney, le saint Curé d’Ars, a beaucoup marqué Jacques, il est sa quatrième dévotion après Jésus (Le Sacré Cœur, source de toutes les miséricordes), la Vierge Marie (Sa bouche ne parle que pour nous défendre) et la petite Thérèse (Je lui parle tous les soirs comme si c’était une sœur bien-aimée) : Il y a longtemps déjà que je le priais d’intervenir pour sauver mon père.

Jacques écrit le 9 août, jour de sa fête : J’ai bien aimé sa vie prodigieuse qui fait mal par l’intensité de la souffrance que ce saint a atteinte. Je me rappelle les pommes de terre moisies qu’il mangeait presque comme unique nourriture. Qu’ai-je à dire avec mes plats cuisinés ? J’en ai un peu honte. Ce même jour, lui qui manque de tout et de l’essentiel, ce garçon si longtemps sans volonté et sans consistance, qui souffre de l’estomac, prend cette résolution : À partir de ce soir, je renonce définitivement aux plats cuisinés.

Jacques et l’Évangile

 

« Je pense que chacun de nous ressent plus ou moins fortement une phrase ou deux de l’Évangile qui parle peut-être plus directement à notre cœur. Celle-ci en est une que je ne puis jamais lire sans émotion : « Jésus, étant sorti, se retourna et regarda Pierre… » Qui n’a senti sur soi le regard de Jésus chargé d’amour et de pardon et qui n’en a pas pleuré comme Pierre ? (Lc 22, 54-62)

J’aime aussi l’épisode de la Samaritaine : « Si tu savais le don de Dieu… » (Jn 4,7) Ces quelques paroles me semblent contenir tout l’amour du Christ, toutes les promesses d’une miséricorde infinie et toutes les grâces dont Il me comble. »

Pensées de Jacques Fesch

Je vais pouvoir offrir ma mort pour tous ceux que j’aime.

La croix que je porte, infamante aux yeux des hommes, est aussi glorieuse que celle du moine ou du missionnaire.

En aurais-je la possibilité que je ne changerais pas mon sort contre celui d’un roi du pétrole !

Tu es appelée à la sainteté, comme moi, comme tous, ne l’oublie pas.

Jacques à sa belle-mère

Chaque journée est tellement riche en Dieu que j’ai l’impression de vivre un an en vingt-quatre heures.

(Paru dans la revue Feu et Lumière, Septembre 2002)

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