Geneviève de Gaulle Anthonioz (1920-2002) – « Résistante contre toutes les misères »

Parce qu’elle a connu la pire misère à Ravensbrück, Geneviève de Gaulle Anthonioz a pu ouvrir son cœur à toute détresse. Co-fondatrice d’ATD Quart Monde, elle nous montre que la vraie compassion, celle qui redonne à chacun sa dignité, s’enracine dans l’amour du Christ : « Celui qui aime son frère demeure dans la lumière. » (1 Jn 2,10)

Paru dans la revue Feu et Lumière de Novembre 2006

La mort de sa mère, la défaite de 1940, la déportation : ces drames vont marquer la vie de Geneviève. Considérée par le général de Gaulle, son oncle, comme le meilleur de ses compagnons, elle fut résistante dès la première heure. Elle continua ensuite le combat contre la pauvreté et l’exclusion, allant dire aux jeunes dans les écoles : Nous sommes comme des veilleurs dans la nuit.

Deux deuils cruels

Le 28 juin 1918, le traité de Versailles met fin à la Première Guerre mondiale. Le capitaine Charles de Gaulle y voit les prémices d’un futur conflit : Les peuples se jetteront les uns sur les autres. Son frère Xavier, marié à Germaine, est ingénieur des Mines. Leur fille Geneviève naît le 25 octobre 1920 : Ma mère était une femme exquise de douceur, de générosité, d’accueil des autres. Je n’ai jamais vu mon père autrement que respectueux et attentif. Deux ans plus tard, Xavier est muté dans la Sarre où la population accepte mal la présence française.

Geneviève vit son premier drame : en mai 1925, sa mère est enceinte, mais l’enfant est mort, l’infection gagne et Germaine meurt. À quatre ans et demi, Geneviève devient le soutien de sa sœur Jacqueline, de son frère Roger et de son père : Tout ce bonheur était devenu une période terrible où mon père n’avait plus envie de vivre. Il se remarie en 1930 : J’en ai été très malheureuse, confie Geneviève qui tait sa souffrance derrière un sourire poli. D’aucuns diront qu’elle pose là, à dix ans, son premier acte de résistance !

Pensionnaire à 13 ans avec sa sœur Jacqueline, Geneviève travaille dur : Comme j’étais vaniteuse, je voulais toujours être la première ; lorsque je n’y arrivais pas, je n’étais pas du tout contente de moi ni des autres ! Le climat est si tendu que Xavier démissionne en 1935. La famille déménage à Laval. Les deux sœurs, pensionnaires à Metz, sont accueillies chaque week-end par Charles et Yvonne de Gaulle. Mais en 1938, Jacqueline est emportée par la fièvre typhoïde. Geneviève, jeune fille de 18 ans aux joues rondes et au regard très doux, en est terriblement éprouvée : Je me suis toujours demandé pourquoi Jacqueline était morte et pas moi.

« Résister quoi qu’il arrive »

La guerre commence en 1939 et s’achève le 17 juin 1940 par ces mots du maréchal Pétain : Il faut cesser le combat. Geneviève qui a rejoint sa famille en Bretagne est atterrée : Accepter cela était insupportable. Ma décision de « résister » quoi qu’il arrive, je l’ai prise ce jour-là. L’abbé du village lui répète l’appel du 18 juin lancé par son oncle depuis Londres. La résistance de Geneviève commence alors. En août 1942, elle change d’identité et entre dans la clandestinité : Un choix comme celui-là, on le fait vraiment seule. Elle rejoint le mouvement Défense de la France, comme Jacques Lusseyran (FL n° 251).

Le 20 juillet 1943, en revenant de la messe à Notre-Dame, Geneviève est arrêtée avec des documents compromettants : J’ai été battue. Le type me donnait des claques très très fortes. J’ai été sourde pendant plusieurs jours. Elle est enfermée à la prison de Fresnes. Geneviève continue à résister, communiquant avec ses voisines grâce aux colis, au sac de linge, au tuyau des toilettes ! Le courage de ces femmes ne défaille pas : À Noël, une voix entonne Minuit, chrétiens. Toute la prison écoute. Les colis sont confisqués, le froid nous transperce, mais d’autres voix s’élèvent pour d’autres chants.

Le 31 janvier 1944, Geneviève fait partie d’un convoi de déportées : Les camps de concentration, on ne savait pas ce que c’était. La chambre à gaz, on ne savait pas. La Shoah, on ne savait pas. Geneviève durant l’effroyable voyage soutient le courage de ses compagnes d’infortune : Pour mes camarades, j’étais une sorte de de Gaulle en miniature. Elles arrivent au camp de femmes de Ravensbrück, accueillies par le silence de centaines de prisonnières rasées et squelettiques.

« Dieu n’était pas là ! »

Près de la Baltique, Ravensbrück est glacial en hiver, torride en été. Geneviève est affectée au chantier des routes. Le camp est surpeuplé et les conditions de plus en plus précaires au fil des mois : La cruauté et la méchanceté humaines n’étaient pas seulement le fait des SS, mais aussi des prisonnières entre elles. Pourtant, une belle entraide se manifeste : J’ai connu le pire dans le camp, j’ai aussi connu le meilleur, la fraternité absolue et la solidarité. Les prisonnières s’efforcent de soutenir les faibles : Si cette solidarité n’avait pas existé, personne n’aurait survécu.

Pour ranimer le courage de ses compagnes, Geneviève leur parle de la Résistance et du général de Gaulle ; l’une d’elles se souvient : J’aperçus, juchée sur un tabouret, une petite silhouette très maigre. Dieu ! comme cette camarade nous a fait du bien ! Au début de l’été 1944, Geneviève est à bout, affaiblie par le scorbut. Une prisonnière politique allemande la réclame pour son atelier de fourrure où elle la laisse dormir trois jours, cachée sous des peaux de lapin, elle est sauvée ! En automne, à cause de son nom et de la tournure des évènements, on lui propose un traitement de faveur qu’elle refuse : Il n’y a pas de salut sans mes [sœurs]. La prostituée, les vieilles femmes, elles sont miennes, je ne m’en séparerai jamais ! Elle plaide la cause de ses amies résistantes : on la jette dans un cachot.

Là, Geneviève, si croyante, connaît sa grande épreuve spirituelle : Dieu était étrangement absent. Je ne peux pas dire que j’ai douté, mais il n’était pas là dans ce bunker. D’octobre 1944 à mars 1945, elle va vivre seule dans ce cachot humide : J’essaie de m’unir à l’angoisse de Jésus au Jardin des Oliviers. Ce n’est même pas le silence qui me répond, mais la misérable rumeur de ma détresse. Transférée vers une destination inconnue en mars 1945 et hospitalisée près d’Ulm, elle est libérée par la Croix-Rouge qui la conduit en Suisse.

« Le plein de bonheur »

La guerre est finie. Sa famille ne veut pas l’entendre parler de ces mois d’enfer. C’est à son oncle Charles qu’elle raconte son calvaire. Elle fonde avec deux amies l’association ADIR (association des femmes déportées et internées de la Résistance) pour offrir aux survivantes un accueil, des soins médicaux, une aide à la réinsertion sociale et professionnelle. Elles donnent des conférences : Des ces trois femmes se dégage une grande force. Leur témoignage serait insoutenable s’il n’était pas empreint d’une grande paix.

Elle rencontre fin 1945 un éditeur français de Genève, Bernard Anthonioz, qui diffusa un journal de Résistance dans la région lyonnaise, les Cahiers du Rhône. Entre eux, le coup de foudre est immédiat et réciproque : Ce qui nous unissait et nous a unis toute notre vie, c’est une foi et une confiance dans la valeur de l’homme. Ils se marient le 23 mars 1946 : À cette époque, j’ai fait le plein de bonheur ! La naissance de Michel la comble de joie : La maternité, c’était l’antidote de ce que nous avions vécu en déportation, une espérance.

Poussée par André Malraux, elle s’engage politiquement aux côtés de son mari dans le parti RPF (rassemblement du peuple français) : Mon rôle était de rappeler l’idéal de la Résistance, un humanisme, une éthique qui n’étaient pas en dehors des nécessités économiques, mais qui les transcendaient. Car un nouveau totalitarisme est en train de naître, celui de l’argent. Jusqu’en 1958, elle va se partager entre sa vie sociale intense et sa présence à ses quatre enfants : Notre mère était extraordinaire. Elle nous faisait entrer dans une dimension spirituelle très forte. En octobre 1958, elle rencontre le père Joseph Wrésinski.

« Elle était des nôtres »

Geneviève, à la demande du père Wrésinski, vient visiter le bidonville des sans-logis de Noisy-le-Grand où il habite. 250 familles vivent là, sans électricité, sans chauffage, dans des abris de ciment et de tôles. Lorsque je suis entrée, j’ai pensé au camp, l’autre, celui de Ravensbrück, un lieu séparé de la vie. Ils portaient sur leur visage cette marque de détresse que je connaissais bien et qui avait été la mienne. Je lisais l’humiliation et le désespoir d’un être humain qui lutte pour conserver sa dignité. L’accueil doux et fraternel qui lui est fait lui rappelle la solidarité de Ravensbrück. Son passé de déportée qui lui saute à la gorge réveille en elle la résistante !

Elle entreprend ce nouveau combat qu’elle mènera jusqu’à sa mort, contre la misère et la déchéance, à la fois par son influence politique et par son humble présence auprès de ces mères de famille : Elle avait une façon de nous serrer dans ses bras, d’écouter, de sourire. Elle était des nôtres. En 1961 est créée l’association ATD (aide à toute détresse, cf. encadré). Offrir un logement décent ne suffit pas : Il n’y a pas de lutte contre la misère qui ne passe par une promotion des familles. Geneviève appuie les demandes du mouvement : le droit des parents à élever leurs enfants, souvent retirés par les services sociaux, la scolarisation, l’accès à la culture, à une formation, le droit des femmes à s’exprimer. Le 10 juin 1964, elle accepte la présidence d’ATD.

En 1981, à cause de l’élection du socialiste François Mitterrand, elle veut renoncer à la présidence d’ATD Quart Monde. Le père Wrésinski lui réplique : Je ne vois pas le mouvement sans vous. Il n’est pas concevable que vous puissiez manquer au quart monde et que vous n’en soyez plus le porte-parole. Le 17 octobre, une plaque est posée au Trocadéro en l’honneur des victimes de la misère : S’unir pour faire respecter [les droits de l’homme] est un devoir sacré. Geneviève, âgée de 77 ans, est nommée en 1988 au Conseil économique et social et travaille à un projet de loi d’orientation pour un traitement de la pauvreté et de la précarité.

« Votre vie aura un sens »

Son mari meurt le 14 juillet 1994 : Ce fut pour elle le plus grand deuil. La loi contre la grande pauvreté est votée en juillet 1995. Geneviève écrit en 1997 ses souvenirs de Ravensbrück dans La Traversée de la nuit. Elle témoigne dans des écoles, exhortant les jeunes : Cherchez au fond de vous ce que vous croyez être le meilleur et votre vie aura un sens. Elle est la première femme à recevoir la Grande Croix de la Légion d’honneur que lui remet Jacques Chirac en juillet 1997.

La maladie de Parkinson dont elle souffre la terrasse à partir de l’an 2000. En décembre 2001, elle entre dans un coma artificiel où, durant deux mois, elle luttera contre la mort. Son corps épuisé renonce le 14 février 2002. L’évangile des Béatitudes (Mt 5) est lu à son enterrement : « Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu. »

L’Aide à Toute Détresse

Le 14 juillet 1956, Joseph Wrésinski (1917-1988), prêtre, entre dans le camp des sans-logis de Noisy-le-Grand où 250 familles vivent dans une situation de précarité et d’isolement extrême. Avec Geneviève de Gaulle et d’autres volontaires, il crée en 1961 l’association ATD (Aide à Toute Détresse) qui devient en 1977 ATD Quart Monde.

Chaque année, le 17 octobre, ce mouvement appelle à une journée mondiale du refus de la misère. En France en 2006, trois millions et demi de personnes vivent en-dessous du seuil de pauvreté. Le mouvement, non confessionnel, a pour objectif principal l’accès à la culture et au savoir pour permettre aux personnes démunies de sortir de l’engrenage de la misère et de l’exclusion.

Nous ne voulons pas gérer la pauvreté, nous voulons la détruire. (P. Wrésinski)

ATD Quart Monde 33 rue Bergère 75009 Paris. 01 42 46 81 95.

www.atd-quartmonde.asso.fr

Citations

« Si quelqu’un voit son frère dans la nécessité et lui ferme ses entrailles, comment l’amour de Dieu demeurerait-il en lui ? »

(1 Jn 3,17)

« C’était une âme indomptable, avec une ligne de conduite intangible. »

Cal Journet (1891-1975)

« Le secret de sa force reste pour moi un mystère. »

Son fils Michel en 2003

On a besoin de connaître le passé pour éviter les mêmes erreurs et aussi pour comprendre ce qui nous entraîne en avant, ce qui est noble et porteur. On a le devoir de témoigner.

Geneviève de Gaulle Anthonioz

Ayons le courage de refuser que des personnes et des familles vivent dans l’inhumanité.

Geneviève de Gaulle Anthonioz

L’immense attente de justice et de fraternité des plus pauvres rejoint notre attente à tous.

Geneviève de Gaulle Anthonioz

C’est seulement quand on reconnaît l’autre comme son égal, comme son frère, que quelque chose change.

Geneviève de Gaulle Anthonioz

Sur tous ces visages [des déportées], j’ai trouvé une ressemblance. Auquel pourrais-je les comparer, si ce n’est au visage même de Jésus-Christ tel qu’ont pu le contempler ses disciples au jardin des Oliviers, le visage de l’Homme, celui qui a assumé sa propre Passion et toutes les souffrances de ses frères ?

Geneviève de Gaulle Anthonioz

Est-ce qu’on peut expliquer le plus profond ? Est-ce que l’on peut expliquer un grand amour par exemple ou une grande douleur ? Je crois en Dieu, en la patience infinie de Dieu, je crois que nous n’avons pas d’autre modèle que celui-là.

Geneviève de Gaulle Anthonioz

Après ma mort, il ne faudra pas survivre, il faudra vivre.

Geneviève à ses proches

 

 

Pour en savoir plus :

Lire Geneviève de Gaulle Anthonioz, de Frédérique Neau-Dufour, Cerf 2004.

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