Charles Péguy (1873-1914) – Le fils rebelle de l’Église

Chacun de nous s’est heurté, à un moment ou un autre de son chemin vers Dieu, à la réticence, l’incompréhension ou l’opposition des siens. Ainsi en a-t-il été de Charles Péguy : pour certains, ses plus proches, il allait trop vite dans son retour au catholicisme ; d’autres lui reprochaient ses hésitations. Pourtant, sa vie fut une quête d’authenticité et il aurait pu dire, après la petite Thérèse : « Je n’ai jamais cherché que la vérité. »

Charles Péguy, poète et écrivain de génie, est impossible à enfermer dans une catégorie. Tour à tour réservé et emporté, rancunier et oublieux des blessures qu’il cause, irascible et enthousiaste, idéaliste et désespéré, il se définit au cœur de l’Église comme un grand fils demi-rebelle, entièrement docile, d’une fidélité sans nombre et d’une solidité à toute épreuve.

 

Un petit garçon sérieux

 

Charles Péguy est né à Orléans le 7 janvier 1873. Son père meurt peu après et il est élevé par sa mère, rempailleuse de chaises, et sa grand-mère. Il se décrit comme un tout petit garçonnet déjà peureux, lourdaud, sérieux et grave. Sa grand-mère s’occupe de lui et lui raconte sa jeunesse : Je fus bien heureux, parce que cette histoire était vraie. Tout petit déjà, il travaille : Je n’aimais pas beaucoup jouer, parce que cela n’est pas utile. Son indépendance farouche et son besoin de solitude s’enracinent sans aucun doute dans cette enfance solitaire.

 

Sa mère et sa grand-mère sont croyantes, mais pratiquent très peu. Charles apprend d’elles un honneur incroyable du travail, le plus chrétien : J’ai vu toute mon enfance rempailler des chaises exactement du même esprit et du même cœur, et de la même main, que ce peuple avait taillé ses cathédrales. Mais dès son contact avec le monde extérieur, il perd la foi : Les treize ou quatorze siècles de christianisme introduit chez mes aïeux, les onze ou douze ans d’instruction et d’éducation catholique sincèrement et fidèlement reçue ont passé sur moi sans laisser de traces.

 

Au collège Sainte-Barbe, il devient le centre d’un cercle d’amis choisis qu’il domine malgré lui, débordant d’une vitalité trop longtemps contenue, dans la construction d’un monde imaginaire : Il nous projetait tous dans un avenir étonnant dont nous étions les héros et les dieux. Poètes, romanciers, peintres, mathématiciens, chacun de nous devait représenter dans le siècle qui venait ce qu’il y avait de plus excellent. Là naît la grande amitié de sa vie avec Marcel Baudoin, un singulier garçon, d’une timidité maladive, secret, l’air effacé, un être à la Gérard de Nerval, inexplicable et charmant. Bien que n’étant d’aucune église, ce garçon priait et croyait à l’efficacité de la prière.

 

Ensemble, ils inventent un monde idéal qu’ils nomment la Cité Harmonieuse, sorte de paradis sans Dieu où chaque âme réalise au mieux la beauté qui lui est personnelle. Marcel Baudoin meurt le 25 juillet 1896 ; Péguy fait le vœu secret de prolonger en lui la vie et la pensée de son ami. Un an plus tard, il épouse la sœur du mort. Sa vie familiale sera tourmentée et difficile : Jamais la famille de ma femme ne m’a adopté comme un des siens.

 

« La Vérité que nous avons tant aimée »

 

En 1897, écrivant une pièce sur Jeanne d’Arc, Péguy fustige la notion de l’enfer et refuse un salut qui ne serait pas universel : Nous n’admettons pas qu’il y ait des hommes qui soient repoussés du seuil d’aucune cité, que l’on ferme la porte au nez à personne ! Il attend de l’Église catholique qu’elle combatte la misère, le seul incurable des maux.

 

En novembre 1897 éclate l’Affaire Dreyfus, qui sera durant dix ans son cheval de bataille. En 1900, il se sent investi d’une mission – chercher et défendre la vérité – et fonde les Cahiers de la quinzaine, parution irrégulière de romans, essais, pamphlets, dont le but est de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, dire bêtement la vérité bête, ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la vérité triste.

 

Péguy mène alors une vie pauvre et difficile, travaillant avec acharnement, affichant un profond pessimisme. D’une vive susceptibilité, il est irascible, injuste, jaloux en amitié. Ne ménageant personne, il est souvent critiqué. En amitié, il souffre et fait souffrir. Raïssa Maritain le décrit ainsi : Il m’impressionnait avec sa barbe sévère, ses binocles, son éternelle pèlerine noire qu’il portait par tous les temps et en toute occasion. Il nous disait ses difficultés, matérielles ou morales, et nous prenions une grande part à l’angoisse qui l’étreignait, au milieu du travail acharné dont il savait l’importance.

 

Souvent malade, il est parfois à bout de forces et de patience : J’en ai par-dessus la tête, ma tentation était la tentation d’un silence absolu. Entrer dans une retraite totale. Il rêve de se retirer pour enseigner : Le plus beau métier du monde, après le métier de parent, c’est le métier de maître d’école et de professeur de lycée.

 

« La grâce est un étonnant mystère »

 

Dans ces années difficiles, la grâce divine trouve un chemin sinueux. En 1908, Péguy lit Polyeucte et y souligne un vers de Corneille : Dieu touche les cœurs lorsque moins on y pense. Doucement, discrètement, Dieu frappe à la porte : Une main sur la chair. Un brusque contact. L’irruption d’un flot qui pénètre. Mais Péguy hésite, méfiant, jaloux de son indépendance. C’est en recevant la visite d’un ami alors qu’il est alité, épuisé, malade, qu’il confie malgré lui : Je ne t’ai pas tout dit… J’ai retrouvé ma foi… Je suis catholique. Il reconnaît que les hommes que Dieu veut avoir, il les a.

 

Commence alors une période d’indécision : Il est difficile de vivre en chrétien dans les frontières où j’ai été placé. Car elles sont étroites, ces frontières : Péguy veut ménager les abonnés des Cahiers pour les amener sans les brusquer tous ensemble à l’unique bercail ; il est pressé par ses amis d’accéder aux sacrements de l’Église, rendant officielle la bonne nouvelle de son retour à la foi ; enfin, s’étant marié civilement en étant socialiste et révolutionnaire, il a pris une sorte d’engagement tacite de respecter les convictions de son épouse, or elle refuse de faire régulariser leur mariage ni faire baptiser leurs enfants, il ne veut donc ni imposer sa volonté à sa famille, ni risquer une rupture avec elle, ni recourir à une régularisation secrète de son mariage.

 

Ainsi, je vis sans sacrements, c’est une gageure. Mais j’ai des trésors de grâce, une surabondance de grâce inconcevable. Son esprit d’indépendance s’en accommode et il ne cache pas sa méfiance hostile pour le clergé : Ils tiennent les sacrements, mais nous disposons toujours de la prière. Il puise à cette source : Je prie, je prie sans cesse. Dans les moments de révolte, il se réfugie auprès de la Sainte Vierge : Les prières à Marie sont des prières de réserve. Il n’y en a pas une dans toute la liturgie, pas une que le plus lamentable des pécheurs ne puisse dire vraiment.

 

En 1909, il écrit le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc qui révèle, à lui et à ses lecteurs, son génie dans un débordement de joie : Il y a des parentés profondes entre le génie et la grâce ; ils ont le même imprévu, le même jaillissement, la même origine. En 1911, dans le Porche du Mystère de la deuxième vertu, il écrit son hymne à l’espérance et est tiré de son pessimisme : Notre-Dame m’a sauvé du désespoir, c’était le plus grand danger. Cette paix ne le quittera plus au moment où la menace de la guerre s’étend sur l’Europe.

 

« Heureux ceux qui sont morts sur un dernier haut lieu »

 

Depuis 1905, Péguy pressent que la guerre est inévitable : La guerre est la grande mesure du courage. Il est lieutenant de réserve et fait, tous les deux ans, ses vingt-huit jours qui étaient ses vacances ; au fond, il aimait la vie de caserne, la discipline et la camaraderie. En 1914, quand l’heure du devoir sonne, il laisse son travail en cours et se rend chez sa fidèle confidente Geneviève Favre, la mère de Jacques Maritain. De là, il passe ses derniers jours à faire ses adieux, à s’alléger l’âme avant le départ : J’ai quitté Paris les mains pures. Le 2 août, il embrasse sa femme, enceinte de leur quatrième enfant ; le 4, il rejoint son régiment.

 

Ses hommes, railleurs, le surnomment le pion. Mais bientôt cet infatigable petit homme de 41 ans gagne leur estime par sa justice, sa paternelle fermeté, l’exemple de sa prodigieuse activité. Dans ses lettres revient comme un leitmotiv le mot paix au cœur de la tourmente : Vivez dans la paix comme nous (à sa mère), Cette grande paix que nous avons (à Mme Favre), Ici, une immense paix (à sa femme). Le 15 août, il entend la Messe de l’Assomption.

 

L’avancée ennemie les mène à 22 kilomètres de Paris. Le 4 septembre, l’ordre est donné de se faire tuer sur place plutôt que de reculer. Il campe avec ses hommes à Saint-Witz où est vénérée une statue de la Vierge. Il cueille des fleurs, les accumule au pied de l’autel de la Vierge et, le soir venu, retourne dans la chapelle pour une nuit de prières. Le lendemain commence la bataille de la Marne. Le soldat Victor Boudon raconte ses dernières heures : La voix jeune et claironnante du lieutenant Péguy dirige le feu. Insoucieux des balles qui le frôlent, il se dresse comme un défi à la mitraille, courant de l’un à l’autre. Une balle lui brise le front. Il tombe sur le côté, sans un cri. Il avait mystérieusement annoncé sa mort en 1913 dans Clio : Combien est beau le détachement du fruit prématuré, le sort précoce, l’arrachement de celui qui ne remplit pas le destin de sa vie. Périr inachevé dans un combat militaire.

 

Il professait une radieuse croyance en la Résurrection : J’y crois plus qu’à ma vie actuelle. Ah ! retrouver les saints fondateurs, causer avec saint Pierre, avec saint Paul ! Le chemin de la grâce ne s’est pas arrêté avec lui, mais a continué et a touché les siens, comme il l’avait demandé par la bouche de sa Jeanne d’Arc en 1910 :

Mon Dieu, quand je pense que j’ai osé avoir

Un secret avec vous.

Vous avez prêté l’oreille

À cette humble et orgueilleuse parole.

Vous avez sauvé ceux pour qui j’avais prié.

 

L’espérance

Sur le chemin du salut, sur la route interminable, sur la route entre ses deux grandes sœurs, la petite espérance

S’avance…

Et au milieu entre ses deux grandes sœurs elle a l’air de se laisser traîner,

Comme une enfant qui n’aurait pas la force de marcher

Et qu’on traînerait sur cette route malgré elle.

Et en réalité c’est elle qui fait marcher les deux autres.

Il y a dans ce qui commence une source,

Un départ, une enfance que l’on ne retrouve, qui ne se retrouve jamais plus.

Or la petite espérance

Est celle qui toujours recommence.

Le porche du mystère de la deuxième vertu (extraits)

 

La liberté

Tel est le mystère de la liberté de l’homme, dit Dieu.

Si je le soutiens trop, il n’est plus libre

Et si je ne le soutiens pas assez, il tombe.

Si je le soutiens trop, j’expose sa liberté.

Si je ne le soutiens pas assez, j’expose son salut :

Deux biens en un sens presque également précieux.

Car ce salut a un prix infini.

Mais qu’est-ce qu’un salut qui ne serait pas libre.

Être aimé librement,

Rien ne pèse ce poids, rien ne pèse ce prix.

Le mystère des saints Innocents (extrait)

 

L’enfance

On croit que les enfants ne savent rien.

Ce sont les parents, ce sont les grandes personnes qui ne savent rien

Et ce sont les enfants qui savent

Tout.

Car ils savent l’innocence première

Qui est tout.

Rien n’est beau comme un enfant qui s’endort en faisant sa prière, dit Dieu.

Le mystère des saints Innocents (extraits)

Je connais bien l’homme, dit Dieu. C’est moi qui l’ai fait. C’est un drôle d’être.

Péguy

 

Pensées de Charles Péguy

 

Notre-Dame m’a sauvé du désespoir.

 

Rien n’est aussi beau qu’une fidélité dans l’épreuve, rien n’est aussi beau que le courage dans la solitude.

 

Le pécheur donne la main au saint. Et tous deux ensemble, ils font une chaîne qui remonte jusqu’à Jésus.

 

Les saints sont sains. La sainteté est la santé : la plus haute, la plus ferme, la plus profonde.

 

Tout homme qui prie atteint directement Jésus priant.

 

Un homme avait deux fils. De toutes les paroles de Dieu

C’est la seule que le pécheur n’a jamais fait taire dans son cœur.

 

Un pauvre homme dans son lit, le dernier des malades peut au regard de Dieu mériter secrètement plus que le plus glorieux des saints.

 

L’innocence des enfants est la plus grande gloire de Dieu.

 

Je n’ai pas peur de Dieu, parce qu’il est notre père. Mon père ne me fait pas peur.

 

Il ne faut pas arriver, trouver le bon Dieu les uns sans les autres. Il faudra revenir tous ensemble dans la maison de notre père.

 

(Paru dans la revue Feu et Lumière, Novembre 2002)

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