Bx Karl Leisner (1915-1945) – Le sourire d’un ange dans l’enfer de Dachau

La vie simple et joyeuse de Karl Leisner, martyr du nazisme, ne nous enseigne pas seulement que suivre le Christ, c’est aller jusqu’au bout de la souffrance et de l’offrande. Elle nous montre aussi que notre enthousiasme de chrétiens se communique et rayonne quand notre joie jaillit de la source profonde de la prière et de l’amour : « Ce qui ne vient pas du cœur ne peut toucher d’autres cœurs », écrit Karl à 20 ans.

Paru dans la revue Feu et Lumière, Mars 2003

30 janvier 1933 : Hitler devient chancelier d’Allemagne. 5 avril 1933 : Karl se consacre à la Vierge Marie par une cérémonie solennelle d’Alliance d’amour avec Marie, au sanctuaire de Schœnstatt. Il leur reste douze ans à vivre et leurs destins se scellent dans la guerre, la violence, le sang et les larmes. L’un sombrera en entraînant des milliers de victimes dans son sillage d’ombre ; l’autre s’élèvera vers la lumière sans déclin, devenu pêcheur d’hommes par la clarté de son sourire et la force de sa foi.

Un être fait sourire

Le 28 février 1915 naît à Rees, en Allemagne, Karl Leisner, premier enfant de Wilhelm, trésorier au tribunal, au caractère volontiers impétueux, aux convictions solides, et d’Amalie, douce et conciliante, âme paisible d’un foyer qui accueillera deux fils et trois filles. Karl a six ans quand la famille Leisner s’installe à Clèves, petite ville romantique que Karl aimera et dont il sillonnera, à pied ou en vélo, l’immense et splendide forêt, la Reichswald.

En 1926, à onze ans, Karl entre au lycée. Il y rencontre l’abbé Walter Vinnenberg, aumônier et professeur d’éducation physique. Entre eux, l’entente est immédiate et profonde : débordant de vie, imaginatif, entreprenant, pédagogue, le prêtre propose aux jeunes sorties, randonnées, camps, jeux, spectacles de marionnettes, veillées. Il s’inspire de deux mouvements catholiques allemands, les Quickborn, ou Source vive, et les Wandervögel, les oiseaux migrateurs. En février 1927, à la demande de l’aumônier, Karl crée le groupe Saint-Werner avec quatre autres garçons de douze ans. Ils seront 150 quelques années plus tard.

Karl tient le carnet de bord du groupe. Ce premier cahier sera suivi de 26 autres qui constitueront le journal de Karl, s’achevant 18 jours avant sa mort. Cette histoire d’une âme, tracée d’abord d’une main malhabile et fantaisiste, puis d’une vigoureuse écriture gothique, traduira la rapidité de sa croissance intérieure, une étonnante maturité teintée d’humour et cette sérénité qui ne le quitte jamais, même après les chutes, même dans le doute et le combat.

En 1929, l’abbé Vinnenberg est muté à Münster, laissant Karl âgé de 14 ans seul responsable du groupe. Avec méthode, Karl se forme pour être à la hauteur de ses responsabilités. Il est bon élève, mais reste toujours en-dessous de ses moyens. Dans ses relations avec ses camarades, il se révèle être un pédagogue doué, et son sourire rayonnant lui ouvre les cœurs. Jamais il ne se départit de cette lumineuse bonne humeur. Il a du mal, dans le rythme soutenu de ses activités, à tenir les résolutions qu’il note régulièrement dans son journal. Mais rien ne le décourage : Je me confesse. Je confie au prêtre toute étouffante lassitude, toute faute contre l’esprit de camaraderie. Sentiment de joie et de légèreté !

«  Pas de christianisme à fil de fer barbelé ! »

En 1929, la crise mondiale détruit la fragile amélioration économique que connaît l’Allemagne depuis 1925. La situation sociale et financière du pays devient dramatique. Karl suit de près ces évènements. Le 30 mai 1932, le chancelier Brüning du parti catholique Zentrum est contraint de démissionner. Jour sombre pour l’Allemagne, commente Karl. Il a 17 ans et pose un regard étonnamment lucide et prophétique sur les remous politiques. Un sermon de Carême le confirme dans la nécessité d’une attitude intérieure sans compromission : Fermes dans la foi et forts dans l’amour. Pas de christianisme à fil de fer barbelé, mais un christianisme joyeux et ensoleillé !

Le 30 janvier 1933, Hitler accède au pouvoir. En mars 1933, Karl a conscience du combat spirituel qui augmente au rythme des évènements : Sus au péché ! Reste calme et courageux. Je veux me tenir en haute estime, je suis une image du Dieu trinitaire. En avril 1933, un camarade de Terminale l’emmène pour la semaine sainte suivre une retraite mariale à Schœnstatt. Le cœur de cette spiritualité est l’Alliance d’amour avec Marie, consistant en un abandon total de sa vie entre les mains de la Sainte Vierge : à Jésus par Marie, au Père par le Fils. Au retour, il vibre des résolutions prises en ce temps fort : Voici que commence le travail sérieux. En 1934, il devient responsable de la jeunesse catholique du secteur de Clèves : Christ, tu es ma passion ! Heil !

Quelle attitude adopter face à Hitler et aux nazis ? Bien d’autres que cet adolescent de 18 ans se sont posés la question : Donne-moi, Seigneur, la force par ta grâce, afin que je puisse faire face à tout cela ! Les organisations catholiques sont interdites. Le Moulin, lieu de réunion du groupe, est confisqué. Des professeurs nazis au lycée demandent l’exclusion de Karl. Il est fiché par la Gestapo. Il déteste cette nouvelle matière – obligatoire – appelée « science de l’hérédité et de la race ». Mais, travailleur et appliqué, il obtient l’Abitur, équivalent du baccalauréat, avec mention Bien. Il se sent appelé à la fonction la plus sainte et la plus éminente : celle du sacerdoce.

« L’ultime passion de mon cœur tourmenté »

Karl commence à Münster ses études de théologie ; ses activités auprès des jeunes de Clèves, camps et randonnées, attirent l’attention de Mgr von Galen, évêque de Münster, qui le nomme responsable diocésain de la jeunesse catholique : Aujourd’hui ici, demain là-bas, je file en moto comme un monstre en furie à travers tout le district. Pentecôte 1936 : Karl réalise avec deux amis son rêve, voir Rome. Au Vatican, ils sont conduits à leur grande surprise jusqu’au cabinet de travail de Pie XI qui veut en savoir plus sur la situation de la jeunesse en Allemagne. Karl est bien placé pour développer le sujet et le Saint Père manifeste un réel plaisir à l’écouter.

En avril 1937, il est affecté au service du travail obligatoire, moment d’endoctrinement idéologique et de préparation militaire déguisée. Karl prie pour ses camarades et s’entend avec tous, même les plus fanatiques, maniant habilement une nécessaire prudence et le courage de sa foi : On ne tarde pas à m’appeler « le curé ». Eh bien, je m’en réjouis. Il en résulte de très intéressantes conversations. Mais sans le savoir, affecté à l’assainissement des marais, il contracte dans l’eau froide la tuberculose qui l’emportera huit ans plus tard.

Cette période est pour Karl le temps de l’épreuve. Sa vocation connaît le doute, il est épris d’une jeune fille, Elizabeth. Pendant deux ans, il va lutter dans l’incertitude : J’ai eu le cœur transpercé par cette question irrésolue. Elizabeth lui indique la voie, reprenant les mots de Jean-Baptiste : Il doit grandir. Quant à nous, nous devons diminuer. Karl sort de cette épreuve grandi, mûri : Je te suis redevable de beaucoup, le Christ est venu à ma rencontre en toi. C’est d’un cœur libéré qu’il vit son dernier Noël à Clèves, en famille ; ainsi s’achève 1938, l’année du salut et de la vocation restaurée.

« Celui qui est toujours dans la joie »

Le 4 mars 1939, à 24 ans, il est ordonné sous-diacre, puis diacre le 25 mars : Je me consacre sans vaciller et calmement dans les liens d’amour avec Dieu. Mais dans les mois qui suivent, il est fatigué, s’alite et tousse. On détecte enfin la tuberculose qui ronge ses deux poumons. Il est aussitôt envoyé dans un sanatorium en Forêt-Noire. Sa robuste constitution et son optimisme permettent bientôt une amélioration, mais le 9 novembre 1939, c’est l’échec de l’attentat contre Hitler. Un mot malheureux échappe à Karl : Schade, dommage ! Dénoncé, il termine ce jour du 9 novembre dans une cellule de Fribourg.

Quatre mois durant, il affronte la solitude, le froid, la faim, la haine des gardiens. Une nuit, il éclate en sanglots. Mais peu à peu revient son courage, il se confie à la Vierge Marie et s’appuie sur la communion des saints. Il retrouve le sourire et son gardien, étonné, s’apprivoise. Karl reçoit à Noël, date originellement prévue pour son ordination, un touchant cadeau : un cingulum, la ceinture des vêtements sacerdotaux, confectionnée par Elizabeth qui y a brodé deux mots, « Vinctus Christi », prisonnier du Christ. En janvier, un autre rayon de soleil, Karl reçoit la visite de sa mère.

En mars 1940, il est transféré au camp de concentration de Sachsenhausen, entrant ainsi dans l’énorme machine de dépersonnalisation et de torture mise en place par l’Allemagne nazie. Tête rasée, affublé des frusques à rayures, devenu le numéro 17520, il transmet le Christ à ses compagnons d’infortune : Je fais toutes choses dans la joie intérieure et la disponibilité. Il signe ses lettres Immerfroh, celui qui est toujours dans la joie. Le 13 décembre 1940, il quitte Sachsenhausen pour Dachau, camp de regroupement des prêtres qu’Hitler nomme le péril noir. Karl devient le 22356, du baraquement 28.

« Rien ne manqua à la grandeur religieuse de cette ordination »

Il ne se contente pas de réconforter ses compagnons, d’encourager, d’apaiser les esprits ; il s’emploie également à rassurer sa famille. Jamais il ne se plaint : J’ai appris à attendre. Pour l’instant, je vais très bien, écrit-il. En réalité, l’hiver rigoureux et le printemps pluvieux de 1942 provoquent une recrudescence de la tuberculose. Son univers devient le Revier ou infirmerie, sorte de mouroir où règnent la souffrance et la mort dans la déréliction la plus totale. Dès qu’il peut se lever, Karl passe de lit en lit, apportant une parcelle d’hostie, une parole de réconfort ou son morceau de pain, et la lumière de son beau sourire apaisé. On l’appelle l’ange de Dachau, lui qui se veut pleinement diacre, c’est-à-dire serviteur.

Tandis que l’Allemagne nazie agonise, Karl voit sa santé se détériorer : à moins d’un miracle, il ne sera jamais prêtre. Ce miracle a lieu le 6 septembre 1944 avec l’arrivée d’un convoi de déportés français. Parmi eux se trouve Mgr Piguet, évêque de Clermont-Ferrand. Se monte alors sous l’impulsion du père Pies une incroyable opération secrète alliant ingéniosité et communion des cœurs. Une jeune fille allemande fait parvenir au camp les saintes huiles et la lettre de Mgr von Galen autorisant l’ordination. Un déporté russe forme un anneau épiscopal. Un bénédictin allemand façonne une crosse de chêne. Un prêtre de Trèves confectionne les ornements, un oblat anglais la mitre, un pasteur protestant les sandales liturgiques.

Le 17 décembre 1944, 3ème dimanche de l’Avent dit Gaudete – réjouissez-vous ! -, un prisonnier juif joue du violon pour détourner l’attention des gardiens. Dans le baraquement 26, joie et sanglots se mêlent en cette cérémonie vraisemblablement unique dans les annales de l’histoire. Karl, soutenu par une injection de caféine, est assis sur un tabouret de bois, rayonnant, un cierge à la main. La messe commence dans un fervent recueillement. Après la litanie des saints, l’évêque lui impose les mains : Tu es prêtre pour l’éternité. Il lui reste huit mois à vivre, huit mois pour être totalement configuré au Christ.

« Ne sois pas triste. Je vais mourir »

Le 26 décembre, en la fête de saint Etienne, Karl célèbre sa première et unique messe : Jamais je n’oublierai avec quelle ferveur et quelle émotion il offrit le saint sacrifice, raconte un témoin. Le 29 avril 1945, Dachau et ses 30 000 survivants sont libérés par les forces blindées américaines : Je tire la couverture par-dessus mon visage et je pleure de joie pendant dix bonnes minutes. Le curé de Dachau parvient, le 4 mai, à faire sortir Karl du camp, mis en quarantaine à cause du typhus : Seul dans une chambre qui est mienne, quelle félicité ! Tout le réjouit malgré son épuisement, les draps propres, le crucifix sur le mur, les fleurs sur la table, les arbres derrière la fenêtre : Je fond presque de joie.

Le 29 juin, ses parents le rejoignent : Nous sommes ensemble. Deo gratias ! Sa mère ne le quittera plus. Le 25 juillet, un ami prêtre vient lui dire la messe, la première à laquelle il assiste depuis sept mois : Joie profonde et paisible. Le même soir, il achève son journal par ces mots : Bénis aussi, ô Dieu, mes ennemis. Début août, il confie à sa mère qui le veille : Ne sois pas triste. Je sais que je vais bientôt mourir, mais je suis heureux. Le 8 août, il retrouve ses trois sœurs après six ans de séparation. Seul manque Willi, bloqué à Berlin.

Puis il s’effondre dans la souffrance, épuisé et confiant. Le 12 août, il entre en agonie, tend la main à son ami, le père Pies, et meurt, à 30 ans, dans un dernier regard chargé d’amour. Commence alors sa mission auprès des jeunes, de l’Allemagne et de l’Europe toute entière. Il est béatifié par Jean-Paul II le 23 juin 1996, au stade olympique de Berlin où Hitler avait prononcé ses discours haineux, devant 50 000 fidèles.

Pour en savoir plus :

Comme l’or passé au feu, de René Lejeune, éd. du Parvis, 1989

Pèlerinage 18-35 ans, 1-17 août, Sur les pas de Karl Leisner, C St Jean, 04.94.59.08.05

 

Ses résolutions à quinze ans

 

– Pas de pensées indignes, désordonnées, vulgaires ! De l’honnêteté !

– Toujours des habits et une attitude corrects. Distinction et politesse. Pas d’emportement ni de bavardage !

– Prendre soin des livres et des affaires du groupe !

– À l’égard des autres, sois honnête et clair, poli et noble. À l’égard des jeunes filles, discipline intérieure et tenue.

– Le matin, lever rapide et ponctuel. Fuis tout laisser-aller. Commence la journée avec courage et piété.

– Piété et amour partout. Pas tant de bavardage, plus d’action secourable. Rapporte toutes choses au Christ. Lis assidûment la Bible. De l’amour pour tout être humain. Réfléchir calmement, puis agir avec audace.

La mission de Karl

 

En béatifiant Karl Leisner en 1996, le pape Jean-Paul lui confie trois missions :

conduire les jeunes au Christ : de 1927 à 1937, il est responsable de groupes de la jeunesse catholique. « Pour conduire les jeunes vers un idéal, il faut beaucoup d’amour, une écoute fine et humble, une infinie patience et de la force d’âme. »

exalter le sacerdoce : à 19 ans, il confie sa vocation à la Sainte Vierge : « Si tu sais que je peux devenir un bon prêtre, aide-moi à atteindre le but. »

constituer l’Europe en une communauté des peuples : le 8 octobre 1988 à Strasbourg, Jean-Paul II propose Karl Leisner en modèle à 42 000 jeunes Européens, leur citant la prière écrite par Karl 2 mois avant sa mort :

O toi, pauvre Europe,

Retourne à ton Seigneur Jésus-Christ !

C’est là que se trouve la source

Des plus belles valeurs que tu déploies.

Seigneur, permets qu’en cela

je sois un peu ton instrument.

Pensées de Karl Leisner

« La force de l’Esprit Saint doit m’amener à l’amour de moi-même, au sens chrétien, à un amour qui dit d’avance : Je m’aime, je dis oui à ma vie. » (Karl à 18 ans)

« C’est au milieu de la tempête et du feu qu’il s’avère si la foi est solide comme un arbre, et dure comme l’acier, et constante comme l’or. » (Karl à 18 ans)

« Je veux être un chevalier de Dieu, rayonnant et serein, un chercheur de Dieu. » (Karl à 18 ans)

« Le monde ne sera sauvé que par la plénitude d’une vie catholique. » (Karl à 19 ans)

« Nous jetons au feu toute haine. Chassons de nos cœurs jusqu’au moindre sentiment de haine, d’envie, d’amertume, de défaitisme. » (Karl à 19 ans)

« Se demander en tout : qu’est cela au regard de l’éternité ? » (Karl à 19 ans)

« Conduire la jeunesse catholique au sein du peuple allemand, voilà ma mission ! Bâtir le peuple allemand, avec des jeunes catholiques allemands, des saints ! » (Karl à 19 ans)

« Héros de l’amour, nous vaincrons et anéantirons la haine. » (Karl à 19 ans)

« Je veux vivre l’amour. Je veux vivre par amour, avec amour et dans l’amour. » (Karl à 19 ans)

« Père, je te remercie de n’avoir pas été tout à fait inutile au service de mes frères et sœurs. » (Karl à 22 ans)

« C’est, je crois, ce qu’il y a de plus beau en moi, cette profonde aspiration à la sainteté. » (Karl à 23 ans)

« Notre foi nous aide, en toutes choses, à demeurer forts et dans la joie. » (Karl à Dachau)

« Plus long et sombre est l’avent, plus brillante sera la lumineuse image du Seigneur. » (Karl à Dachau)

 

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