Le Chemin d’Hélène (1/4) – Une enfance heureuse

Le 21 mai 1839, les cloches sonnent à toute volée dans le village nantais de Saint-Clément. Elles fêtent l’entrée, par le baptême, de la petite Hélène de Chappotin dans la famille de l’Église, le jour même de sa naissance.

La voiture fermée, tirée par deux chevaux, ramène le bébé dans la charmante propriété du Fort, un château à six kilomètres de Nantes, où vivent ensemble deux familles : la famille Chappotin, dont Hélène est le cinquième enfant, et la famille Galbaud du Fort qui compte six enfants. Monsieur du Fort est le frère de Madame de Chappotin. Ces onze enfants sont élevés ensemble sous le regard tendre et vigilant des deux mamans et c’est Madame Galbaud du Fort, instruite et très cultivée, qui leur tient lieu de professeur. Hélène, sensible, douée, est dotée d’un caractère bien affirmé que sa mère va s’efforcer d’adoucir.

Hélène a trois ans et sa maman lui achète deux paires de bas : des gris pour la semaine et des roses pour le dimanche. Le matin, sa nounou Joséphine veut lui mettre les bas gris. Hélène entre dans une terrible colère, crie et sanglote jusqu’à ce que sa mère vienne la trouver.

– Veux les bas roses ! Veux pas ceux-là !

– J’ai dit non, intervient très calmement Madame de Chappotin. Taisez-vous, Hélène.

La fillette pleure encore un peu en regardant ses jambes, puis s’apaise : elle apprend à obéir.

Hélène ouvre son âme à l’amour de Dieu et son cœur à l’amour des pauvres. Aussi apprend-elle, par des petits sacrifices, à obtenir de sa maman des « bons de pain » qui sont donnés ensuite à des familles pauvres. Ainsi, un soir, Madame de Chappotin lui promet un bon de pain si elle accepte de s’endormir sans la lumière qui lui est habituelle, car elle a peur de l’obscurité. L’enfant essaye, mais une fois dans le noir, elle appelle Joséphine :

– Je t’en prie, apporte la lumière !

La nounou murmure :

– Les pauvres ont faim, ils ont froid…

Hélène renonce à la lumière et se cache sous ses draps. Le lendemain, elle reçoit un bon de pain bien mérité !

Aujourd’hui, Hélène est punie à cause de son caractère entêté. Elle est privée de lecture. Elle boude un moment, puis se rend à la salle d’étude :

– On m’a défendu de lire des livres, mais on ne m’a pas défendu d’en faire, songe-t-elle.

Elle se met à écrire, les pages de son cahier se remplissent. Le soir, la punition est levée et on lui demande de lire à toute la famille son premier ouvrage. Depuis, bien souvent, on la priera de raconter des histoires de sa composition. Mais Hélène préfère jouer et, sous les applaudissements, elle pense au moment où elle ira sauter à la corde.

À cinq ans, elle se demande si la douleur existe réellement. Elle demande à Aurélie, son inséparable cousine, de lui piétiner la main avec ses gros souliers de jardin cloutés. Hélène retient ses larmes, puis doit bien avouer que la douleur existe. Elle réalise que tant de gens souffrent de la faim, de la maladie, de la guerre… la compassion est entrée dans son cœur !

Il pleut et Hélène s’ennuie. Elle rôde à la cuisine et la cuisinière lui offre un morceau de ce pâté de lièvre qui sent si bon. Hélène cherche une assiette digne de ce festin ! Elle trouve, à la salle à manger, une pile des très belles assiettes en porcelaine de Sèvres qu’on n’utilise que dans les grandes occasions. Voilà ce qu’il lui faut ! Elle pose un banc sur une chaise, grimpe, saisit l’assiette à sa portée, la dernière de la pile, et tire… La pile bascule et toutes les précieuses assiettes se brisent sur le sol ! Madame de Chappotin, devant ce désastre, est très fâchée. Hélène vide sa tirelire et offre de bon cœur ses quelques pièces à sa mère… qui s’imagine que l’enfant se moque d’elle ! Hélène finit par comprendre et demande pardon bien sincèrement.

Hélène a huit ans. C’est une enfant charmante qui s’efforce d’adoucir son caractère très vif. Bonne élève, sensible, elle réfléchit et observe, et Dieu parle doucement dans son cœur. Un jour, elle écarte toutes ses poupées. Sa mère s’en étonne :

– Elles ne t’amusent plus ?

– Non. Je les aime, moi. Mais elles ne me rendront jamais l’amour que je leur donne.

Cette vie paisible et heureuse va être bouleversée : Monsieur de Chappotin est nommé ingénieur à Vannes, toute la famille quitte le château du Fort, Hélène est séparée de ses chères cousines ! Dans le petit appartement où l’on s’installe en attendant mieux, on ne reconnaît plus la joyeuse Hélène. Toute la journée, on la trouve plongée dans des livres, triste et absente. Ses parents l’obligent à jouer ! Hélène court avec son ballon dans le couloir des chambres. Le voisin du dessous, un poète, s’en plaint, jusqu’au jour où il fait la connaissance d’Hélène qui lève vers lui ses grands yeux tristes :

– On me force à sauter, explique-t-elle. Obtenez de maman que je ne joue plus, et nous serons contents tous les deux.

Il sourit :

– Maintenant que je vous connais, vous ne me gênerez plus.

La famille trouve ensuite une grande maison. Hélène est confiée à une institutrice bretonne, Mademoiselle L’Ouet. Elle profite parfois de ce que la demoiselle aime beaucoup raconter des histoires pour raccourcir le temps des leçons, mais elle aime apprendre et tout l’intéresse. Un jour, on doit la sortir du trou profond qu’elle a creusé pour vérifier qu’il y a bien du feu au centre de la terre !

Hélène compte les jours qui la séparent des vacances et de la joie de revoir le Fort et ses cousines, surtout sa chère Aurélie. Les visites la distraient. Aujourd’hui, Hélène ouvre la porte à une religieuse vêtue de noir : c’est Jeanne Jugan, la fondatrice des Petites Sœurs des Pauvres. Elle regarde les trois filles de Madame de Chappotin :

– Qui de vous trois sera religieuse ?

Hélène s’écrie :

– Moi, je ne veux pas quitter maman !

Jeanne Jugan la fixe et déclare doucement :

– Celle qui dit « Je ne veux pas » sent déjà la grâce.

Une autre fois, c’est un ami d’enfance du père d’Hélène, devenu évêque auprès des Indiens d’Amérique du Nord, qui leur rend visite. Hélène, assise à ses pieds, les yeux pleins de larmes, l’écoute parler de ces gens qui ne connaissent pas Jésus. Puis elle se met à genoux devant lui et, la voix un peu tremblante, annonce :

– Monseigneur, je serai missionnaire.

Les vacances tant attendues sont enfin là. Tout le monde se retrouve joyeusement. Hélas ! Peu après son arrivée, Hélène tombe malade. Elle a la scarlatine, une maladie très contagieuse : pendant quarante jours, elle reste dans sa chambre en entendant, dehors, les rires et les jeux des autres enfants. Quand elle revient à Vannes, encore faible, Hélène reçoit un choc : elle apprend les fiançailles de sa sœur Louise, âgée de quinze ans, avec le jeune Henri de la Tournerie. Elle se montre alors très désagréable avec lui. Mais le soir, en faisant sa prière, elle regrette et descend vite pour lui demander pardon.

Avec l’aide de sa sœur aînée, la douce Martine, celle qu’on appelle l’ange de la maison, Hélène se prépare à sa première communion. Trois jours avant, elle tombe malade, mais veut tout de même suivre la retraite. La veille, elle part pour se confesser, et se recouche ensuite, épuisée par des vomissements qui ne s’arrêtent pas. Mais le matin du grand jour, elle se réveille en criant :

– Je suis guérie !

Le 31 mai 1850, à onze ans, elle reçoit Jésus dans son cœur :

– Je me sentais toute à Dieu, raconte-t-elle. J’aurais voulu être au paradis.

Cette même année, le 25 août, on fête le mariage de Louise et d’Henri. Peu après, Hélène apprend une triste nouvelle qui lui brise le cœur : Aurélie, sa cousine préférée, vient de mourir. Cette première grande souffrance est suivie par un autre drame : deux mois plus tard, juste avant Noël, sa sœur Martine meurt à son tour. Au chagrin d’Hélène s’ajoute celui de voir souffrir ses parents, car leur douleur est immense. Pour se consoler, la famille va rejoindre Louise et son mari. La naissance d’une petite fille vient apporter un peu de joie dans les cœurs. Hélène est de plus en plus souvent seule. Louise donne naissance à un petit garçon qui ne vit que deux mois, puis à une seconde fille. Mais la jeune maman ne va pas bien. Le retour au pays natal ne la guérit pas. Elle meurt à son tour, à vingt-et-un ans, laissant deux petites orphelines.

Hélène a quinze ans. Tous ces chagrins, tous ces deuils lui ont appris une chose : le vrai bonheur se trouve en Dieu seul. Tout ce qu’on aime finit par disparaître. Seul Dieu reste. Deux ans plus tard, elle écrit une lettre à sa mère :

– Je voudrais être religieuse.

Suite dans le prochain numéro.

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